Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 18.djvu/193

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grecs ou levantins, avoués par les consulats du czar, se sont partout substitués aux Français dans les relations avec la mère-patrie. Présentant aux maisons de Marseille cet énorme avantage d’une différence de 9 pour 100, puisque leur pavillon ne payait à la sortie que 3 pour 100, tandis que le nôtre devait payer 12, ils ont généralement évincé de notre propre trafic nos nationaux établis en Syrie. Ceux-ci n’ont plus pour se défendre que deux ressources : la contrebande, toujours dangereuse et coûteuse, toujours indigne du grand négoce, ou le prête-nom ; le prête-nom est devenu dans les Échelles une industrie spéciale exploitée par les protégés russes. On a vu des Grecs armés de ce privilège voyager de ville en ville pour prêter, moyennant salaire, leur nom et leur qualité à des transactions dont ce subterfuge diminuait la lourdeur, et les consulats moscovites n’étaient pas étrangers à ces singulières manœuvres. L’influence du czar y a d’ailleurs naturellement gagné ; c’est seulement depuis 1838 que les plus riches Arabes achètent à force d’argent le titre de protégés russes pour jouir du tarif russe dans leur commerce avec l’Europe. C’est seulement aussi depuis lors que les Syriens parlent avec emphase de la Russie, disant qu’elle seule a été assez puissante pour repousser les obligations onéreuses que la Sublime-Porte imposait à la France et à l’Angleterre.

Tels étaient les désavantages qui grevaient le commerce anglo-français avec la Turquie, telle était la supériorité que la Russie maintenait à son profit sous l’empire des deux traités de 1838, lorsque la Russie elle-même a semblé tout d’un coup se convertir à l’esprit dans lequel ces traités avaient été rédigés. Le 30 avril 1846, M. de Titow et Reschid-Pacha, réunis à Balta-Liman, tout près d’Unkiar-Skelessi, un fâcheux voisinage, ont signé de nouvelles conventions commerciales. Celles-ci, valables pour dix ans, à partir du 1er juillet de cette année, reposent sur les mêmes bases que les traités de 1838 : abolition des monopoles et des droits intérieurs sur le parcours des marchandises, établissement de droits fixes et inégaux à l’entrée ou à la sortie. Serait-ce une conquête faite par la diplomatie anglo-française au profit d’un système dont elle reconnaissait et déplorait pourtant déjà tous les vices, ou bien ne serait-ce pas encore une habileté russe ? Qu’a-t-on vu en effet ? Presque immédiatement après la conclusion du traité de Balta-Liman, le 11 mai 1846, la Porte adresse aux légations étrangères une note spéciale relative à la révision des conventions de 1838. Elle prend les devans et se plaint elle-même comme pour prévenir les réclamations auxquelles elle pouvait à bon droit s’attendre. En fait, elle avait textuellement promis, par deux fois, au mois d’août et de novembre 1838, la complète abolition des monopoles, et les monopoles n’ont pas été abolis ; elle devait également supprimer tous les droits intérieurs, et ces droits, qui durent encore dans bien des parties de l’empire, n’avaient jamais existé en Syrie, de sorte que nous avons payé très cher pour jouir d’un bénéfice qui était si naturellement gratuit. Que disait pourtant la Porte dans sa note du 11 mai 1846 ? Elle prétend avoir exécuté fidèlement ses obligations de 1838, et demande par conséquent le maintien des nôtres ; mais elle affirme en même temps qu’elle s’était réservé certains articles d’où elle tirait les revenus particuliers de l’état, bien qu’il ne fût parlé de ces réserves dans les conventions signées par lord Ponsonby et par l’amiral Roussin que dans un sens très général et sous une forme très peu déterminée ; elle réclame contre l’extension qu’a prise le commerce intérieur dans les mains