Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/307

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ayant cours légal, qu’elle laissera sa trace bonne ou mauvaise dans l’ame, qu’elle passera dans les mœurs et alors prendra une forme distincte, et puis qu’elle sera raisonnée, qu’elle s’établira en syllogisme, en système, au sein de la société ; car, de même que rien ne se perd ici-bas, on peut dire que rien non plus n’est à mépriser, tant sont étranges les évolutions et les métamorphoses de la plupart des choses de ce monde. Oui, si la hausse et la baisse se faisaient à la Bourse d’après la hausse ou la baisse morale, l’agiotage aurait bien mérité de la patrie. Et cependant la chose essentielle à se demander chaque matin, n’est-ce pas celle-ci : Quelle nouvelle vérité est devenue depuis hier une illusion ? Quelle idée est traitée de mensonge aujourd’hui ? Le respect d’une chose sacrée naguère encore s’est-il perdu dans l’intervalle de la nuit ? Une chose essentielle aux mœurs, aux croyances et à la durée de l’état a-t-elle succombé, baisse ; une idée raisonnable, juste, sage et humaine s’est-elle présentée, hausse : car alors il n’y a pas à désespérer de l’humanité.

Quels sont donc les signes nouveaux et prophétiques dans l’ordre social, politique, dans le monde philosophique, religieux et poétique ? J’en signalerai trois aujourd’hui : l’indifférence, l’utopie, le désir du bien-être.

Quelles que soient les apparences et les clameurs extérieures, on peut affirmer que, dans les esprits, l’indifférence règne. Il y a véritablement dans les intelligences contemporaines la table rase de l’école sensualiste. Cette indifférence ne signifie pas absence de convictions, mais absence de réalités auxquelles on puisse s’attacher et croire fortement. D’un autre côté, elle signifie l’absence d’amour pour les institutions détruites, l’impossibilité d’un retour vers le passé. Ne blâmez pas cette indifférence, elle seule nous sauvera. Politiquement parlant, elle indique un parti pris très définitif ; elle veut dire que toutes les fleurs du passé ont été définitivement extirpées, qu’aucune de ses tiges ne peut plus reverdir, et que, de ce côté, la pensée est tranquille, sinon enthousiaste. Que parie-t-on de réactions légitimistes et autres ! Cela est impossible, à jamais rendu impossible par l’absence de foi et de respect à ces institutions. La révolution de février a froissé bien des intérêts, bien des crises passagères peuvent résulter de ce fait, mais aucun principe, aucune idée n’ont été atteints, et dès-lors toute réaction est impossible. Considérez bien le caractère complexe de cette indifférence, elle marque la fin de beaucoup de choses, elle enveloppe le commencement de beaucoup d’autres ; elle marque la fin des principes et des institutions battus en brèche depuis un demi-siècle, signifie qu’ils sont usés définitivement et que l’ère des transitions dans laquelle nous sommes et serons long-temps encore est finie, au moins quant aux passions politiques et aux institutions à détruire. Cette indifférence enveloppe le commencement de beaucoup d’autres choses, ai-je dit ; oui, c’est l’absence de prosélytisme, de croyance en des idées mal définies, c’est la délibération avant l’action, ou, pour mieux dire, le recueillement silencieux qui est nécessaire avant la méditation. Qu’elle soit donc la bienvenue ! Que les énergumènes l’attaquent, que les têtes creuses la calomnient sans savoir quelle est sa cause morale, intrinsèque, profonde : cette indifférence signifie que l’intelligence est maintenant déblayée comme le sol politique, que le champ est libre et peut recevoir toutes les semences bonnes ou mauvaises qu’on voudra y jeter, et qui en sortiront changées en riches moissons ou en plantes vénéneuses, selon la main qui les y sèmera. Non, l’indifférence ne veut pas dire que le champ de l’intelligence soit