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pas tous été les amis de leurs amis, interdit modeste et respectueux sur les fiers adhérens de la république impossible, parce qu’ils étaient des ennemis à la fois anciens et nouveaux. Il est ainsi arrivé que ce groupe directeur s’est trouvé bientôt passablement isolé. Il possédait un nombre donné d’illustrations, un nombre qui n’était pas inépuisable. Ayant à peu près placé tout son monde du premier coup, il n’avait plus guère de personnages en réserve pour une épreuve subséquente. La liste des candidats du National était trop évidemment l’œuvre imparfaite de gens au dépourvu. Cette liste a donc échoué. La république impossible, qui a l’honneur d’être toujours assez bien vue par quelques-uns des soutiens officiels de la république existante, la république des utopies et des conspirations, s’est levée comme un seul homme pour mettre en avant des noms plus significatifs et plus européens que les noms respectables, mais médiocres, déterrés, vaille que vaille, par le National, jusqu’à ce que cela fit onze. De leur côté, les nouveaux de la république possible, infiniment peu rassurés par le dévouement trop exclusif de leurs anciens, ont pris eux-mêmes dans leurs rangs d’autrefois les hommes que leurs anciens repoussaient ; ils les ont envoyés pour être leurs champions dans cette grande lutte qui va s’ouvrir contre l’anarchie, et comme ils partageaient le péril, ils ont voulu dorénavant partager la défense. Voilà comment la liste des derniers députés de Paris est composée tout entière de républicains du lendemain et d’enfans perdus de la république des rêves. Le juste milieu artificiel que l’on avait essayé d’organiser entre intimes est resté, dès le second engagement, au fond de l’urne électorale : il a succombé par pure impuissance d’être.

De quel bord pourtant ranger M. Caussidière, le premier des onze, le héros des barricades et le caprice de la bourgeoisie ? Il n’était rien hier que l’ami de M. Flocon, et le voici désormais qui éclipse la popularité municipale de l’honorable M. Moreau, sans gâter cette popularité révolutionnaire qui a peut-être failli lui procurer un gîte à Vincennes en compagnie du citoyen Sobrier. Aux 70,000 voix de la liste qui s’est si étrangement appelée la liste des ateliers nationaux, il en a joint 70,000 autres prélevées sur les listes de toutes couleurs. À quel titre, par quels mérites ? Le plus clair mérite de M. Caussidière, c’est d’avoir été lui-même en un temps où chacun ressemble à tout le monde. Il s’est démené, il a marché, il a écrit et parlé d’une façon dont personne ne marchait, n’écrivait et ne parlait. Il a été éloquent à sa manière, d’une éloquence brève et sans gène qui persuadait. Il n’a point eu, comme tant d’autres parmi nos modernes tribuns, ou des velléités bucoliques, ou des réminiscences bibliques, ou des aspirations sentimentales, ou des airs d’artiste incompris. Il s’est donné pour ce qu’il était, et il a convaincu les plus défians qu’il eût été le meilleur des préfets de police, s’il n’avait été en même temps le plus loyal frère des conspirateurs. Ces deux qualités aidant et l’une portant l’autre, le suffrage universel a fait de M. Caussidière un député de Paris.

Quant à M. Pierre Leroux, à M. Lagrange, à M. Proudhon, ils n’ont pas, que nous sachions, d’autre prétention que celle d’être les députés des ateliers nationaux. Condition bien singulière en vérité, pour un gouvernement, que de voir ainsi au plus près de son siège tout un camp de prétoriens payés par lui et organisés contre lui ! Nous souhaitons beaucoup que M. Trélat, qui montre une bonne volonté dont on lui tient compte, réussisse à mettre une discipline sé-