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le partage de la pologne.

les plus inaccessibles aux illusions et aux scrupules. Petit-être dira-t-on que cette surprise était feinte, qu’elle a servi de masque au machiavélisme et à l’ambition, que les ministres, les rois, qui auraient dû prévenir et empêche cet événement ont fait semblant de ne pas s’y être attendus pour cacher l’impéritie sous la stupeur ; mais il n’en fut pas ainsi. Les documens les plus authentiques, les témoignages les plus intimes prouvent que cet étonnement a été sincère. À force de voir ajourner le partage, on avait fini par ne pas y croire. Toujours prédit, il n’avait jamais eu de commencement d’exécution. Quelque incident heureux était toujours intervenu à propos pour laisser cette idée dans les limbes des spéculations oiseuses. Un grand homme à la fois politique et guerrier pouvait seul la réaliser. Le malheur de la Pologne voulut qu’il se trouvât précisément tel qu’il le fallait pour sa ruine. On le verra à la fois aventureux et patient, ardent et calme, plein de passion et de sang-froid, capable d’embrasser l’horizon le plus vaste et de se renfermer momentanément dans la sphère la plus étroite, visant de loin, agissant de près, marchant pas à pas et presque toujours par des chemins de traverse, pour se rapprocher du but, mais y touchant d’un seul bond. Tel était Frédéric, le véritable auteur du partagé de la Pologne. La pensée n’en est pas née dans son puissant cerveau sans semence et sans germe ; elle n’y a pas éclaté comme une illumination soudaine ; seulement, de vague qu’elle avait été jusqu’alors, c’est lui qui l’a rendue positivé. Il a changé le rêve en réalité, la spéculation en fait, le projet en action. On le verra mettre la volonté la plus infatigable, la plus tenace, la plus persévérante au service de son idée, l’échauffer, la mûrir par une préparation longue et savante, l’imposer à l’Europe, non avec une brusque violence, mais au moyen de l’emploi successif et habilement ménagé de la flatterie et de l’intimidation ; puis, lorsque tout est consommé, il saura en décliner la responsabilité et la rejeter tout entière sur ses collaborateurs avec un art d’autant plus profond, que la hardiesse s’y cache sous la différence. Enfin, pour couronner une si audacieuse manœuvre, il n’hésitera pas à déclarer que « puisqu’il n’a jamais trompé personne, il trompera encore moins la postérité. » En effet, il les a traités avec une égalité parfaite : il s’est joué de la postérité comme de ses contemporains.

D’ailleurs, en dépit de son scepticisme et de sa philosophie, Frédéric portait aux Polonais les sentimens d’une hostilité héréditaire. Il n’avait pas oublié que la Pologne avait été la suzeraine de la Prusse. Lorsque le grand-électeur, l’un de ses plus illustres ancêtres, sauva les Polonais en abandonnant le parti de la Suède, il leur fit bien sentir que leur intérêt n’avait eu aucune part à sa conduite, et qu’il n’avait combattu pour eux que par pitié. La Pologne avait imploré son secours ;