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le partage de la pologne.

toutes ses vues[1]. C’est le contraire qui est vrai. Ce fut précisément dès-lors qu’elle prépara tout son, règne et qu’elle marqua pour ainsi dire d’avance les étapes de sa grandeur. Persuadée que la considération d’un gouvernement nouveau dépend de son début, Catherine II éleva sa fierté au niveau des périls de sa situation, et refusa de se soumettre aux conditions qu’avait acceptées Élisabeth pour faire reconnaître le titre de majesté impériale, jusqu’alors peu usité dans le protocole des chancelleries. Elle aima mieux menacer de rompre toute correspondance avec les puissances étrangères que de l’acheter à ce prix. Toutefois elle ne subordonnait pas toujours l’adresse à la hauteur ; elle savait les concilier, n’oubliant rien, ni personne, pas même les philosophes. Elle chercha à gagner à sa cause l’opinion publique, représentée alors par quelques lettrés français. À peine sur le trône, elle proposât à d’Alembert l’éducation de son fils, offrit à Diderot la ville de Riga pour l’impression de l’Encyclopédie, et se préoccupa surtout de l’approbation de Voltaire. « La czarine, écrivait M. de Breteuil à M de Praslin, m’a fait demander si je connaissais M. de Voltaire, pour m’engager à rectifier ses idées sur le rôle qu’a joué la princesse Daschkof… » Tandis que Catherine II négligeait la cour de Vienne ou de Versailles, elle jetait les fondemens de ses longues relations diplomatiques avec une cour plus redoutable, la cour de Ferney.

C’est qu’à cette époque du xviiie siècle, comme on l’a remarqué plus tard, il y avait déjà deux Frances, bien différentes, bien dissemblables, qui vivaient côte à côte, qui se rapprochaient se touchaient même, se mêlaient ensemble sans distinction de rang ni de fortune, mais qui, au fond, étaient distinctes, séparées, ennemies. Il y avait là deux pouvoirs en présence : le gouvernement et l’opinion. D’un côté était la France officielle, de l’autre la France philosophique et littéraire ; l’une défaillante, affaiblie, en pleine décadence, l’autre militante et triomphante ; l’une vivant dans le passé, l’autre dans l’avenir ; en un mot, l’une vieille et l’autre jeune.

La première de ces deux Frances, poursuivie par un malheur constant, battue sur terre et sur mer, dépouillée de ses colonies et de son commerce, s’était retranchée dans l’immobilité et dans la routine. Plus orgueilleuse que fière, elle s’était séquestrée du mouvement et du bruit qu’elle ne savait plus produire. Superstitieuse sans religion, sévère sans mœurs, elle vengeait avec rigueur, quelquefois avec barbarie, les croyances qu’elle-même avait perdues. Insensible aux blessures du sentiment national ; elle mettait sa dignité dans l’indifférence et ne conservait plus du pouvoir que l’étiquette, les titres et les insignes.

  1. Histoire de l’anarchie de Pologne, tome III, p. 291.