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cabinet de Versailles : Frédéric, Catherine, qui, attaquant la France sur son terrain et avec ses propres armes, ne parlaient, n’écrivaient et ne pensaient qu’en français.

Ce contraste était surtout sensible en Pologne. De tous les pays de l’Europe, c’était celui où la France combattait le plus vivement contre elle-même. Les partis y étaient nombreux et variés. Ils se composaient de nuances locales, individuelles ; hors un sentiment de liberté commun à la nation tout entière, on ne pouvait saisir aucune idée générale dans ces débats où les principes étaient beaucoup moins en jeu que les intérêts. Toutefois, en essayant de jeter une vue d’ensemble sur cette mêlée, confuse, on finit par y reconnaître deux opinions bien distinctes et fortement tranchées, le parti des réformes et celui de l’anarchie. Le dernier prétendait exclusivement au titre de patriotique. C’est ainsi qu’il s’était qualifié lui-même et qu’on le trouve désigné, soit par sympathie, soit par habitude, dans les documens diplomatiques. Ruthière, son historien, son panégyriste, ne le nomme jamais autrement. Bien différent des tories sous les rapports les plus essentiels, ce parti tenait en Pologne à peu près la place que les tories occupent en Angleterre. Il ne laissait pas d’être considérable par le nombre et la dignité de ses représentans. Leurs intentions étaient nobles et sincères ; ils avaient certainement droit à l’estime publique. Ces hommes se distinguaient par un amour passionné des mœurs et des libertés nationales, par un vif attachement à la foi, aux usages et même au costume des ancêtres. La religion des souvenirs, le culte du passé, s’étaient réfugiés dans le cœur de quelques magnats puissans qui ne souffraient aucune altération dans les objets d’un respect traditionnel, et traitaient toute réforme, toute innovation comme un crime ; constance admirable dans un pays bien ordonné, funeste dans un gouvernement anarchique.

Un vieillard septuagénaire, le comte Clément Branicki, grand général ou hetmann de la couronne, titre équivalent à celui de connétable, l’un des premiers personnages de la république par l’illustration de son nom et par l’éclat d’une opulence princière, était, du triple droit de la naissance, de la richesse et de l’âge, le chef reconnu du parti patriotique. Branicki avait voyagé, il avait même passé de longues années en France ; mais les mœurs européennes l’avaient effleuré sans le pénétrer. Il menait une vie de souverain dans son château ou dans sa cour de Bialistock, car c’est le nom que les magnats polonais donnaient, sans ridicule, à leurs résidences principales. Les Potocki à Tulczyn, les Czartoriski à Pulawi, d’autres encore ; surpassaient beaucoup de petits souverains d’Allemagne en élégance et en richesse. Tous étaient vaincus par le vieux hetmann. Bialistock, construction noble et vaste, entourée de jardins, embellie de collections précieuses et