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voulu paraître, le modèle des preux, le miroir de la chevalerie. Si Gaspard n’était qu’un vaurien, c’était la faute des La Rochelandier. Enfin le grand fabricant se souvenait des bons avis de Jolibois ; il sortait d’un guêpier et n’était pas d’humeur à se fourrer dans un nid de vipères.

Pendant qu’il s’affaissait sous le poids du chagrin et gémissait comme un hibou dans son trou solitaire, Mlle Levrault, légère et gaie comme un bouvreuil, s’abandonnait tout entière à ses nouvelles espérances. Je l’ai dit, et je le répète, afin qu’on ne puisse pas se faire d’illusion sur le caractère de notre héroïne, Gaspard eût été l’honneur même et la loyauté en personne, il eût été jeune et charmant, en un mot tout ce qu’il n’était pas, que les choses ne se fussent point passées autrement dans le cœur de Laure : le vicomte eût pâli nécessairement et se fût éclipsé devant le marquis, comme une perle auprès d’un diamant, comme une étoile au lever du soleil. Laure n’avait revu ni Gaston ni sa mère ; pendant tout le trajet du gothique manoir à la Trélade, Gaston n’avait pas dit un mot qui pût encourager les rêves de sa jeune compagne ; son attitude vis-à-vis d’elle avait été grave, sévère, compassée, même un peu hautaine ; il n’avait fait dans le salon du grand industriel qu’une apparition de quelques minutes ; il était sorti fièrement, comme il était entré, et cependant Laure espérait. Elle avait déjà calculé toutes ses chances de succès. L’étourderie n’était pas son défaut ; sa patrie n’était pas le pays des chimères; elle avait pris racine de bonne heure dans le terrain de la réalité. Comme toutes les ames froides, comme toutes les imaginations rassises, Mlle Levrault ne manquait pas d’esprit d’observation ; il lui avait suffi d’une visite au château de La Rochelandier pour savoir à quoi s’en tenir sur la fortune de ses hôtes. Quelques paroles échappées à la marquise et à son fils avaient achevé de l’initier au secret de leur destinée. Plus elle réfléchissait à l’accueil qu’elle avait reçu, plus elle s’affermissait dans la conviction qu’elle avait tout lieu d’espérer. Elle ne cherchait pas à s’abuser sur le sens des prévenances dont l’avait comblée la marquise ; elle comprenait sans efforts et sans humiliation que les chatteries de la noble dame s’étaient adressées moins à sa beauté qu’à son opulence ; elle ne demandait rien de plus. Quant aux répugnances de son père, elle ne s’en préoccupait pas. Ce que fille veut, Dieu le veut ; Laure se disait que le jour où elle le voudrait bien, M. Levrault se laisserait conduire comme un enfant au château de La Rochelandier ; elle pressentait que ses dispositions hostiles ne tiendraient pas long-temps contre la grace et les cajoleries de la châtelaine. En effet, six semaines au plus s’étaient écoulées depuis la disgrace du vicomte, et déjà la marquise avait arboré sur la Trélade la bannière des La Rochelandier.

On peut croire que M. Levrault n’était pas allé chez la marquise sans