Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 5.djvu/263

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Pardieu ! vous serez alors quelque temps avant de faire fortune, reprit l’avoué, et votre chaudron ne vaut pas celui de la croix de la barre.

Je demandai ce que c’était que cette croix.

— Encore une des cassettes du diable ! répliqua-t-il ; il paraît qu’en creusant sous le sol, au coup de minuit, on trouve une grande bassine pleine de pièces d’or ; mais, comme elle est attachée à la terre par des racines magiques, personne jusqu’ici n’a pu l’enlever. Le rouleur doit en avoir entendu parler ?

Celui-ci fit un signe affirmatif.

— C’est, du reste, la vieille histoire qui se raconte partout, continua mon guide. Si l’on en croit la tradition, nos mendians meurent de faim sur des millions, et maître Claude a sans doute trouvé les mêmes croyances dans ses montagnes d’Auvergne.

— Je ne suis pas né en Auvergne, dit laconiquement le chaudronnier. — Où donc alors ? Demandai-je.

— Dans le Berri.

L’avoué, qui avait long-temps habité le Berri, fit un mouvement.

— Vous êtes Berrichon ! s’écria-t-il ; j’aurais dû le deviner à votre accent. Par ma fiou ! mon poure home, topez là ; moi aussi, j’sommes quasi Norvandiau.

Le rouleur, qui épluchait son oignon, tressaillit et s’arrêta.

— Monsieur parle la lingue ! dit-il en reprenant, sans y penser, la prononciation du pays.

Oui, bin, fiston, répliqua l’avoué en riant.

Et, afin d’appuyer son dire, il se mit à chanter sur un air de bourrée, avec les portées de voix et les cadences prolongées des bergères du Morvan :

Vire le loup,
Ma chienne garelle [1],
Vire le loup
Quand il est saoul ;
Laisse-le là,
Ma chienne garelle,
Laisse-le là
Quand il est plat.

Le rouleur avait relevé la tête ; son front plissé s’épanouit, une lumière sembla passer au fond de ses yeux sombres, et ses lèvres se détendirent. À la fin de l’air, il se leva, comme emporté par les souvenirs qui se réveillaient en lui, et poussa le ioup national qui termine toutes les bourrées.

  1. Vire, tourne ; garelle, bariolé.