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sous le titre d’Intermezzo, entre ces deux essais dramatiques, lesquels ne sont nullement méprisables malgré leur peu de succès. Enfin, en 182h, le premier volume des Reisebilder (Tableaux de Voyages) signalait décidément le jeune poète comme le chef d’une révolution littéraire.

Le Livre des Chants et les Reisebilder sont dans la poésie et dans la prose le commencement d’une époque toute nouvelle pour les lettres allemandes. Ces deux ouvrages marchent de front et se complètent l’un l’autre ; on ne saurait les séparer. C’est dans les Reisebilder qu’ont paru pour la première fois plusieurs des pièces les plus belles dont le Livre des Chants s’est enrichi ; c’est dans le Livre des Chants que l’auteur chante le brillant poème humoristique dont les Reisebilder nous donnent un si merveilleux commentaire.

Quel poème ! quels accens ! quelle langue souple et puissante ! Tantôt elle est naïve comme la plainte d’un enfant, tantôt elle est sonore et formidable comme le clairon des combats ; d’autres fois, on dirait un cri sorti de l’enfer. Ce sont d’abord les élégies d’un cœur jeune, éprouvé déjà à vingt ans par ce que la vie a de plus cruel. Il a aimé et il a cru à l’amour, mais celle qui avait ouvert son ame aux fraîches émotions printanières est devenue la fiancée d’un autre. Connais-tu cette vieille chanson, dit le poète, cette vieille chanson que tant de cœurs ont chantée ? C’est par là qu’il débute. Vieille chanson, vieille plainte monotone qui devient singulièrement dramatique dans ses strophes trempées de larmes ! Plus tard, il se vengera par la raillerie ; aujourd’hui il ne dissimule pas sa douleur, et sa douleur est si vraie, son style si pur, la fraîcheur de ses images répond si bien à la jeunesse du sentiment, qu’il est impossible de ne pas en être ému. Les ballades qui suivent, Don Ramiro, les Deux Frères, les Grenadiers, révèlent un artiste qui peut devenir un maître ; ce sont les fières ébauches de son imagination pendant les intervalles de la souffrance. Il ne s’y arrête pas toutefois ; il a hâte de revenir à la première inspiration de son livre, et, dans une série de pièces qu’il nomme Intermezzo, il écrit le poème de cette douleur par laquelle il a si gracieusement débuté. Ce poème sans modèle est composé de soupirs, de sanglots, de rêves lamentables, parfois même de cris, réalisés, condensés, si cela peut se dire, dans quelques strophes, avec une précision incomparable. Ce sont de véritables merveilles, des diamans d’une eau limpide ; on ne saurait rien imaginer de plus accompli dans l’art des vers. La précision ici n’a rien de sec ; elle s’unit à la tendresse la plus émue, à la plus musicale inspiration. Il n’est pas d’interprète si habile qui pût faire passer dans un autre idiome ces fortes et délicates beautés ; les Lieder de Schubert donnent seuls une idée de cette désolation infinie, exprimée en quelques sons rapides. Jamais si douce musique n’a été employée à de tels soins ; au lieu de se répandre en invectives, au lieu de maudire celle qui lui a brisé le cœur, le poète