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classique, latine. Il l’astreignit à une telle discipline, à une si studieuse activité, que le corps plus robuste d’un garçon aurait à peine pu y résister. Pour elle, pas de distractions, pas de jeunes amies, pas de jeux enfantins ; dans cette triste maison, elle ne trouvait même pas les compagnons habituels des pauvres enfans solitaires : la maison propre, bien rangée, silencieuse, pleine d’un comfort uniforme, ne contenait pas d’animaux domestiques, pas de chat auprès du foyer, ni de chien bondissant dans les corridors et les cours. Aînée de la famille, elle avait perdu une jeune sueur qui eût pu lui servir de compagne. Lorsque, fatiguée de l’étude du latin, elle cherchait un délassement, elle n’en trouvait pas d’autre que ses livres ; elle les lisait avec ardeur et passion ; ils enflammaient encore davantage son jeune esprit, le remplissaient d’images chimériques et de visions mystiques. Encore ne pouvait-elle se livrer à cette unique distraction selon ses inclinations naturelles et ses goûts ; défense expresse lui avait été faite par son père de toucher aux romans et aux pièces de théâtre que la bibliothèque contenait. Pour tous les autres livres, elle pouvait s’en rassasier à volonté : depuis saint Augustin jusqu’à Helvétius, elle pouvait toucher à tout ; mais il lui fallait lire en cachette Shakspeare et Cervantes. Pourtant plusieurs fois la tentation fut plus forte que la crainte ; un dimanche, entre autres, blottie dans un coin du salon, elle lit Roméo et Juliette, lorsque son père lui demande « quel livre l’intéresse si vivement ? — Shakspeare, répondit l’enfant en levant à peine les yeux de la page qu’elle suivait. — Shakspeare, ce n’est pas un livre convenable pour un dimanche ; posez-le, et prenez-en un autre. — Je fis ce qui m’était ordonné, mais je ne pris pas d’autre livre. En retournant à ma place, les personnages de l’histoire que j’avais à peine commencée remplissaient mon cerveau et l’exaltaient. Je ne pus pas résister plus long-temps ; je me levai et repris le volume. Il y avait quelques personnes présentes, et j’avais déjà lu la moitié du drame avant que l’attention se fût de nouveau portée sur moi. — Qu’est-ce donc que cette enfant qui n’écoute pas ce qu’on lui commande ? dit ma tante. — Que lisez-vous ? dit mon père. — Shakspeare fut encore la réponse faite cette fois sur un ton quelque peu impatient. — Comment donc ! dit mon père avec colère ; puis, se modérant devant ses hôtes Donnez-moi le livre, et allez immédiatement au lit. »

C’était pour la jeune Marguerite une dure punition que d’aller au lit. Le sommeil n’y pouvait clore ses yeux ; le cauchemar seul la visitait, car la conséquence de l’absurde éducation que son père lui donnait avait été de troubler sa santé « et de faire d’elle, comme elle le dit très bien, un jeune prodige pendant le jour, et pendant la nuit une victime des illusions, des cauchemars, une somnambule et une visionnaire. » Son père la faisait travailler très avant dans la soirée, et