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écrivains de l’antiquité [1]. M. Gay a quelques connaissances en histoire naturelle et beaucoup d’intelligence. Il s’emploierait volontiers à des collections d’animaux et de plantes dans un pays où il n’y a guère d’autre Européen que lui.

Un établissement français plus considérable, que vient de visiter un des passagers et dont M. Levasseur m’avait beaucoup entretenu à Mexico, est la colonie de Ticaltepec, sur les bords de la Nutla, à une vingtaine de lieues de Vera-Cruz. Là, quatre cents de nos compatriotes sont établis dans un pays sain et fertile, où ils cultivent la vanille, le café, le cacao, le sucre sans esclaves et le tabac. Je fume à bord des cigares qui proviennent de Ticaltepec, et, patriotisme à part, je les fume avec assez de plaisir. M. Levasseur, dans sa sollicitude pour cet établissement français, a demandé au gouvernement mexicain qu’on reliât Ticaltepec à Mexico par une route qui viendrait tomber à Jalapa; il pense que le gouvernement n’aurait qu’à faire les frais des matériaux et à payer les ingénieurs, et que les trois états intéressés par le voisinage au succès de l’entreprise y contribueraient pour le reste de la dépense. Il faudrait établir un entrepôt de tabac à Vera-Cruz. La régie achèterait une partie de ce tabac; ce serait une charge de retour pour les navires français qui vont au Mexique; ils prendraient aussi du sucre et d’autres produits. Il est impossible de ne pas partager cet intérêt de notre ministre à Mexico pour cette petite nationalité française qui, sans appui, se maintient isolée et lointaine, et dont la prospérité pourrait augmenter encore.


13 avril.

Aujourd’hui était la journée aux aventures. On a découvert les montagnes de la Jamaïque, on a vu des cachalots lancer l’eau de la mer par leurs évents, un beau paille-en-queue blanc a voltigé long- temps au-dessus du bateau entre nous et le soleil; on a aperçu des vaisseaux : depuis plusieurs jours, nous n’en avions pas rencontré un seul. Cette solitude de la mer est triste et a fait admirer la résolution de Colomb s’avançant intrépidement dans ce désert, soutenu par une idée fausse qui devait produire une immense découverte. Le soir, nous sommes entrés dans la rade de Kingston, principale ville de la Jamaïque. C’est bien ainsi qu’on se figure une cité coloniale : de petites maisons de toutes couleurs parmi des bosquets de palmiers.

Nous descendons à terre vers la tombée de la nuit par une chaleur étouffante. La population noire est bruyante et peu respectueuse pour les Européens. Elle jouit assez brutalement de sa liberté. N’importe, j’ai un certain plaisir à voir marcher la tête haute ces nègres

  1. Pindare parle dos ailes de pourpre de la nuit. Homère donne fréquemment à la mer l’épithète de purpurine; c’est le dark blue sea de Byron.