Page:Revue des Deux Mondes - 1854 - tome 5.djvu/672

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Ligurie, car une telle situation comportait à Turin un préfet et point un roi. Il n’était pas moins clair qu’au premier grief contre l’Espagne, le trône d’Étrurie tomberait sans résistance ; il était plus évident encore que la royauté sicilienne, obligée de subir toutes les injonctions de la France, quoique profondément dévouée à l’Angleterre et à l’Autriche, était dès cette époque à deux doigts de sa perte. On ne la ménageait que par égard pour la Russie, et le moment n’était pas loin où la Russie elle-même ne serait plus ménagée. Le système consacré en 1801 pour l’Italie entraînait le détrônement presque immédiat des maisons de Savoie et de Naples, et l’affaire d’Espagne devait sortir un jour de celle des Deux-Siciles, comme un crime sort trop souvent d’une première faiblesse.

Le traité de Lunéville donnait donc dans l’avenir l’Italie tout entière à la France. Or, s’il est conforme à ses propres intérêts en même temps qu’aux intérêts de l’équilibre général de combattre au-delà des Alpes la prépondérance de l’Autriche, il est manifestement contraire à la sûreté de l’Europe de voir la domination française s’étendre, sous quelque forme que ce puisse être, de la Savoie à la Calabre. Autant vaudrait, pour la liberté du monde, voir la Russie maîtresse des deux détroits sur lesquels est assise Constantinople que la France dominer les deux mers qui enserrent la péninsule. L’Autriche pouvait-elle ne pas lutter contre un tel avenir jusqu’à la dernière goutte de son sang ? N’était-elle pas assurée de rencontrer, en combattant pour un tel intérêt, les plus ardentes sympathies de l’Europe, — et, à moins d’arriver un jour à Londres avec cent cinquante mille combattans, Napoléon pouvait-il espérer de voir l’Angleterre considérer comme permanente une paix qui impliquait la domination de fait de la France en Italie comme en Hollande ?

Il n’y avait alors, comme il n’y a de nos jours, que deux politiques à faire au-delà des Alpes : ou la France doit y contrebalancer l’influence autrichienne par une juste pondération d’influence, ou elle doit vouloir résolument rendre l’Italie à elle-même ; mais Napoléon n’aspirait pas à fonder l’indépendance de l’Italie. Il croyait moins à la puissance des nationalités qu’à la puissance du pouvoir, et il ne souhaitait pas avec moins de passion de régénérer la péninsule que de sauver la France en plaçant l’une et l’autre sous son gouvernement immédiat et sous les chaleureux rayonnemens de son génie. Un indomptable instinct le portait avec passion vers cette terre de ses pères qu’il voulut donner pour berceau à son fils. Il n’y avait dans la république cisalpine, et Napoléon le savait mieux que personne, aucune vitalité et aucun germe d’avenir ; il y en avait moins encore dans le rameau sans sève implanté à Florence : rejetée sur l’Adige, l’Autriche n’avait plus qu’un pied en Italie ; enfin un silence