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En quelques jours, la valeur des assignats baissait, et le prix des denrées haussait dans une proportion effrayante, car, dans une autre lettre à sa belle-sœur, Julie nous donne les détails suivans :


« Dix mille francs que j’ai éparpillés depuis quinze jours me font un tel effroi et une telle pitié, que je ne sais plus compter du tout mon revenu de cette manière ; trois jours de différence ont fait monter le bois de 4,200 francs à 6,500, tous les faux frais en proportion, de sorte, comme je te l’ai mandé, que la voie de bois montée et rangée me revient à 7,100 francs. Toutes les semaines à présent il faut compter de 7 à 800 francs pour un pot-au-feu et autres viandes de ragoût, sans le beurre, les œufs, et mille autres détails ; le blanchissage aussi augmente à tel point tous les jours, que 8,000 livres par mois ne peuvent me suffire. Cela m’impatiente, et, dans toutes ces dépenses, je jure la sainte vérité de mon cœur que je ne me suis pas accordé depuis près de deux ans une seule fantaisie ni une autre dépense que celle du ménage ; cependant j’en ai de particulières et d’urgentes pour lesquelles il me faudrait des potées d’assignats. »


Si la sœur de Beaumarchais est aux prises avec les rigueurs de la famine, sa femme et sa fille ne sont pas mieux partagées : je vois dans la correspondance de Mme de Beaumarchais qu’un de ses amis voyage dans les environs de Paris, afin de tâcher de lui procurer du pain, qui pendant quelques jours est devenu plus rare que le diamant. « On dit ici, écrit-il de Soizy le 17 prairial an III (5 juin 1795), qu’à Briare on peut avoir de la farine ; si cela était, je ferais marché avec un homme sûr de ce pays, qui la conduirait jusque chez vous par le coche d’eau allant de Briare à Paris ; mais tout cela augmente bien le prix. Vous voudrez bien me mander ce que vous en pensez ; en attendant, je ne désespère pas de pouvoir accrocher quelque petit pain. Ah ! si j’avais le don des miracles, je ferais tomber chez vous, non pas de la manne du ciel, mais du bon pain, et bien blanc ! »

En apprenant dans son exil toutes les misères qui affligent les siens, Beaumarchais apprend aussi que tous conservent la sérénité et la gaieté qui le soutient lui-même ; on est exposé à mourir de faim, mais au moins l’affreux couperet ne fonctionne plus, et l’on commence à respirer.


« Voilà, lui écrit un de ses amis, la soupière de ta famille qui arrive, c’est-à-dire qu’on voit sur une table de mahagony (car il n’est plus question de nappe) une assiettée de haricots, deux pommes de terre, un carafon de vin et beaucoup d’eau. Ta fille veut un caniche pour lui servir de serviette et nettoyer son assiette ; malgré cela, arrive, arrive : si nous n’avons pas de quoi manger, nous aurons de quoi rire. Arrive, car ta femme et la fille ont besoin d’un meunier depuis que leur salon est décoré d’un moulin à farine ; tandis que ton Eugénie charmera les oreilles sur son forte-piano, tu prépareras le