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contre les disciples de M. de Bonald. Les coups vigoureux qu’il leur porte doivent leur être d’autant plus sensibles, que M. Kersten appartient lui-même au parti théocratique, improprement appelé catholique, et qu’il est un des plus éminens publicistes de ce parti en Belgique.

M. Kersten a fortement embrassé son sujet, et s’il exécute le plan qu’il s’est tracé, il aura épuisé la matière. Le premier des deux volumes déjà publiés de son livre renferme une introduction philosophique sur le langage en général ; le second, accompagné de planches gravées avec soin, traite des élémens du langage parlé. La démonstration philosophique de M. Kersten est saisissante. Il établit avec une grande vigueur de raisonnement que l’homme pense de lui-même avant de parler ou de pouvoir comprendre la parole. Il revendique partout l’activité essentielle et primitive du principe pensant, il la met dans une lumière nouvelle ; mais il n’a pas aussi bien compris que tout être réel doit également posséder une activité et des forces propres, et que même dans le règne inorganique tout ne se réduit pas à l’étendue et au mouvement. À plus forte raison, faut-il reconnaître autre chose que de la mécanique dans l’économie vivante des corps organisés. C’est ce que n’a pas vu M. Kersten ; il méconnaît complètement l’activité de la matière, et ses explications sur les rapports du physique et du moral se ressentent de cette erreur.

Le second volume de l’Essai sur l’activité du Principe pensant est un traité spécial où l’auteur fait concourir au même but les ressources combinées de la physique, de la physiologie, de la linguistique comparée et de la grammaire générale. Les élémens du langage avaient rarement été analysés avec cette exactitude et cette profondeur. Plusieurs chapitres peuvent passer pour des modèles d’exposition scientifique. L’auteur se montre ingénieux à la façon de Thomas Reid dans ces recherches délicates sur les perceptions sensibles, domaine intermédiaire entre la physiologie et la philosophie pure. Ce n’est pas un faible mérite que d’intéresser et d’instruire en traitant des voyelles et des consonnes, des diphthongues et des dissymphones (bivoyelles et biconsonnes). Dans ses explications, M, Kersten tire un heureux parti de la distinction du chant et de la parole, comme de celle des bruits et des sons. Le style, généralement pur et correct, pourrait gagner encore en précision ; mais il se distingue par une clarté soutenue, qui atteste la maturité des idées. Digne de l’attention du philosophe, du grammairien, du physiologiste même, l’œuvre de M. Kersten est accessible à toute personne instruite.

Comme conclusion, M. Kersten présente un alphabet raisonné et des vues de réforme sur l’art le plus élémentaire, l’art d’épeler et de lire. Voilà, pourra-t-on penser, d’assez minces résultats. Tel n’est point notre avis. C’est toujours une satisfaction pour l’esprit de pénétrer jusqu’aux principes simples des choses, et c’est un gain considérable pour l’éducation de ne livrer dès l’origine à l’intelligence des enfans que des notions claires et distinctes, il y faut une philosophie plus profonde qu’on ne pense, et de laquelle seule peut dériver le véritable perfectionnement de la première instruction. Aussi l’important travail de M. Kersten, dont la partie publiée jusqu’à ce jour révèle une remarquable aptitude Intellectuelle, nous parait-il mériter tous les encouragemens du public éclairé.

F. HUET.


V. DE MARS.