Page:Revue des Deux Mondes - 1854 - tome 6.djvu/325

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nécessité. Elles révèlent deux faces, deux aspects de l’intelligence humaine, et, par cette raison même, sont destinées à se perpétuer. Tant qu’il y aura des peintres, ces deux écoles persisteront, et la critique, sous peine de méconnaître la valeur des œuvres enfantées par chacune d’elles, devra toujours se rappeler le but qu’elles se proposent. J’admets volontiers, et le bon sens m’y oblige, que chacune des deux envisage l’art d’une manière incomplète; mais cette vérité une fois admise, je suis forcé d’abandonner le champ de l’absolu sous peine d’être inique. L’histoire en effet nous offre un grand nombre d’artistes éminens qui n’ont entrevu qu’une face de la beauté. En restant obstinément dans le champ de l’absolu, nous serions amené à nier comme incomplètes des œuvres dignes d’admiration.

Je voudrais qu’il me fût donné de populariser ces idées de tolérance; je suis sûr que l’art et le public y trouveraient leur compte. Si la foule comprenait la nécessité de juger les peintres de notre temps selon leurs facultés, les œuvres spontanées deviendraient plus nombreuses, en raison même des encouragemens qu’elles recevraient. C’est à l’état surtout, c’est aux hommes qui distribuent les travaux qu’il appartient de répandre parmi la foule les principes que je viens de développer, car ils sont chargés de mettre en valeur, de faire fructifier toutes les richesses intellectuelles de notre pays. En se laissant guider par leurs prédilections, ils condamneraient, sinon au néant, du moins à l’obscurité, une partie des richesses qui leur sont confiées; c’est pourquoi je suis heureux de voir réunis dans la décoration de l’Hôtel-de-Ville les noms de MM. Ingres et Delacroix. Je vois dans cette réunion un gage de tolérance. Il se trouvera toujours des esprits étroits qui répudieront le premier au nom de l’école vénitienne, et le second au nom de l’école romaine. L’administration ne doit se laisser entraîner par aucune doctrine exclusive. Dans le choix des artistes qu’elle appelle à décorer nos monumens, ce n’est pas le triomphe de telle ou telle école qu’il faut avoir en vue, mais bien le développement de la pensée sous ses aspects les plus divers. Or, pour réaliser ce vœu des bons esprits, il est nécessaire d’encourager tous les artistes qui possèdent un talent élevé, sans leur demander d’où ils viennent, où ils vont, ce qu’ils veulent, ce qu’ils poursuivent : pourvu qu’ils aient donné des gages de savoir et d’invention, ils ont des droits égaux à la décoration de nos monumens; c’est là une vérité qu’il suffit d’affirmer.

Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi je m’expose tout à la fois au reproche d’indifférence et au reproche de profanation. Les admirateurs exclusifs de M. Ingres m’accuseront de méconnaître la sainteté de la tradition; les admirateurs exclusifs de M. Delacroix verront en moi un esprit incapable de se passionner pour la cause du progrès.