Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 11.djvu/1274

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signification de ce beau groupe. Encore moins rencontrera-t-on dans les autres statues de femmes qu’a laissées Canova les intentions grandioses et la majesté de formes qui distinguent la Charité du palais Pitti. Thorwaldsen a-t-il rien créé de plus vigoureux, de plus mâle que le soldat dans la mort d’Astyanax? Et les lignes générales du groupe, l’attitude d’Andromaque que le désespoir a vaincue, la terreur éperdue de l’enfant n’accusent-elles pas une puissance d’imagination et de sentiment égale pour le moins à la force du statuaire danois? Où trouver, parmi les sculptures contemporaines, un portrait d’une physionomie plus individuelle, d’une expression mieux déterminée que celui de la comtesse Zamoïska? L’artiste qui a produit de tels ouvrages et bien d’autres encore, non moins dissemblables quant au style, mais reliés entre eux par la vérité qui domine partout, l’auteur des tombeaux de Leon-Battista-Alberti, de Fossombroni, et de vingt autres monumens funéraires hautement remarquables, doit être salué du titre de maître.

Par la variété et le mérite supérieur de ses travaux, Bartolini a droit à la première place parmi les sculpteurs du XIXe siècle. Par la nature de son talent, il est digne de ses aïeux, digne du pays où il est né : pays privilégié même aujourd’hui, et, malgré ses périodes de stérilité, fécond encore à ses heures, comme ces terres abandonnées où croissent de loin en loin, au-dessus des ronces, des arbres d’autant plus sains qu’ils ont germé par la seule puissance du sol. L’Italie n’a pas perdu toute sa force de production naturelle. En dépit de ses malheurs et de bien des fautes, elle n’est pas, dans le domaine des arts, si complètement déchue de sa vieille gloire, qu’elle ne puisse encore défier les autres nations par quelque acte imprévu d’excellence, par quelque témoignage éclatant de vigueur. Le médiocre, le mauvais même abondent là où il n’y avait place autrefois que pour le beau : mais l’instinct, pour se manifester plus rarement, n’en vit pas moins au cœur de la race. L’étincelle jaillit par momens et vient révéler la permanence du foyer. Au milieu des erreurs et des faiblesses actuelles, qu’un véritable artiste surgisse en Italie, il sera certainement de premier ordre, lors même qu’on le comparerait aux artistes d’une autre origine. Le théâtre fournissait récemment une preuve de cette renaissance spontanée du talent sur une terre usée en apparence, et tout en se gardant de confondre dans une admiration égale Rossini et Bartolini, il est permis de rappeler qu’après tout cette Italie en défaillance a vu naître le plus grand génie musical et le plus habile sculpteur de notre temps.


HENRI DELABORDE.