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II

La tourbe n’est point une substance créée à l’origine des choses et immuable ; elle ne préexiste pas ; elle n’a point été faite, elle se fait. Cette terre se forme et se compose encore aujourd’hui sous nos yeux. La tourbe étant une terre qui croit, cette croissance même a été diversement expliquée. Quelques visionnaires ont rapporté la formation des tourbières à l’influence des astres. Les rapports des mondes entre eux ne nous sont point connus. Dans l’état présent de la science, il est aussi imprudent d’affirmer ces rapports que de les nier ; mais dans tous les cas il n’y a aucune raison pour que la lumière des corps célestes agisse plus sur la tourbe que sur les autres couches de la terre. D’autres naturalistes ont prétendu que cette matière combustible n’était point née sur le sol de la Hollande, qu’elle avait été amenée dans les Pays-Bas de la Norvège, de la Suède et des autres régions du Nord par de grands déluges. Celle explication recule l’origine de la tourbe sans donner une solution. On sait d’ailleurs aujourd’hui que l’existence de la tourbe est due à la décomposition de certains végétaux qui croissent sur place, et qu’un excès d’humidité empêche de se convertir en humus.

Dans l’histoire des travaux qui concourent à l’extraction de la tourbe, nous avons distingué les tourbières hautes des tourbières basses ; cette même division doit être introduite dans l’histoire des faits naturels qui président à la formation de ce terrain. La forêt est la matrice des tourbières hautes, l’eau est l’origine des tourbières basses.

De nombreux documens historiques attestent la présence de bois sombres et impénétrables sur le sol aujourd’hui découvert de la Belgique et de la Hollande. Plusieurs villages des Pays-Bas portent encore le nom d’antiques forêts qui n’existent plus. Nous n’avons d’ailleurs pas besoin de recourir à l’ancienne géographie de la Néerlande pour retrouver dans la présence des forêts l’origine des tourbières hautes. Dans la province d’Overyssel, non loin d’Almelo, il est un bois (le bois de Drieschigt, Trois-Couches) dans lequel j’ai vu, pour ainsi dire, la tourbe se former à l’œil nu. Moitié futaie et moitié tourbière, ce bois mélancolique constitue une genèse nouvelle, la genèse des phénomènes actuels de la création. La limite entre une partie de la végétation qui commence et une partie de la végétation qui s’éteint, le passage du bois vivant à l’état de tourbière, les différentes phases de cette évolution plus ou moins rapide, le travail des lentes actions chimiques par lesquelles les végétaux se transforment en une espèce de terre croissante, tout cela