Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 12.djvu/723

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Mme de Boufflers eut un instant pour lui une sorte de caprice. « Je ne suis, dit-il, ni assez fou, ni assez vain pour croire avoir pu lui inspirer du goût à mon âge ; mais sur certains propos qu’elle tint à Thérèse, j’ai cru lui avoir inspiré de la curiosité. » Paroles dignes vraiment de risée et d’indignation ! fatuité de Rousseau d’un côté, qui peut faire seulement sourire ; odieux propos de Thérèse de l’autre coté, qui ajoutent à l’horreur que j’ai pour cette créature bavarde et méchante, dont les misérables cancans ont passé à la postérité, grâce au génie de Rousseau ! Rousseau ajoutait foi aux stupides caquets de cette servante ; il ne s’en défiait pas, la croyant bête et dévouée. Bête, elle l’était, mais avec un fonds de méchanceté envieuse contre quiconque témoignait à Rousseau un empressement généreux, craignant toujours d’être supplantée auprès de son maître. C’était là son genre de dévouement, et, pour s’affermir auprès de Rousseau, elle empoisonnait son âme de bavardages qu’il érigeait en récits de complots, ou repaissait sa fatuité de la prétendue curiosité de Mme de Boufflers.

Cependant Rousseau se sentait déchoir chaque jour auprès de Mme de Luxembourg. Il expliquait bien son déclin par ses gaucheries : mais, cela ne suffisant pas, il supposa qu’il avait un rival de faveur auprès de Mme la maréchale : ce rival était le chevalier, alors l’abbé de Boufflers, gai, charmant, pimpant, aimable, et dont la grâce et l’esprit d’à-propos faisaient encore mieux ressortir la gaucherie de Rousseau.

M. de Boufflers n’est point assurément un des grands noms du XVIIIe siècle. Cependant, quand nous le trouvons, comme en ce moment, auprès de Rousseau, il est bon d’en dire un mot. La vie et l’esprit de M. de Boufflers montrent un des côtés du XVIIIe siècle, de ce siècle plein de contrastes, qui faisait aux gens une réputation pour de jolis riens, et qui en même temps créait une société nouvelle ; le plus frivole à la fois et le plus sérieux des siècles, et dont il a été dans la destinée de M. de Boufflers de ressentir le contraste dans sa vie, en bien et en mal. Dans sa jeunesse, avant la révolution, M. de Boufflers a joui et profité grandement de la frivolité du siècle ; il lui a dû son éclat et sa réputation. Dans son âge mûr, pendant et après la révolution, la gravité et même la tristesse du temps ont joué un mauvais tour à M. de Boufflers, qui s’est trouvé dépaysé dans son pays, n’ayant pas changé au milieu du changement universel : non pas qu’il ne soit arrivé à bien d’autres qu’à M. de Boufflers de n’avoir rien oublié, ni rien appris ; mais comme c’étaient les choses graves que ceux-là n’avaient pas oubliées, ils étaient antiques plutôt que dépaysés, et leur ancienneté leur faisait un caractère. Quant à M. de Boufflers, comme c’était la frivolité qu’il n’avait pas oubliée, il était suranné comme une vieille mode.

M. de Boufflers fut d’abord abbé, et il avait comme abbé plus de