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qu’on accédât à cette demande, car ce monument funèbre est infiniment plus glorieux pour les vaincus que pour les vainqueurs.

On sait du reste que les Espagnols ont occupé plus ou moins longtemps dans le XVIe siècle tous les points de quelque importance du littoral tunisien. La grande expédition de Charles-Quint sur Tunis, en 1535, est surtout un fait historique des plus populaires. Après avoir remis Muley-Hassen sur le trône, les troupes espagnoles établirent seulement garnison à la Goulette ; mais en 1573 don Juan d’Autriche fit aussi occuper Tunis. Ce fut pour bien peu de temps, car l’année suivante les Turcs, conduits par Sinan-Pacha, en chassèrent les chrétiens, et tout le pays devint un pachalik de l’empire ottoman. Bientôt cependant les troupes turques méconnurent l’autorité de la Porte, chassèrent leur pacha et se constituèrent en république militaire administrée par un sénat ou divan composé de trois cents membres désignés sous le nom de deys (oncles). Cet ordre de choses rie dura que dix ans, car Othman, le plus habile de ces deys, annula bientôt tous les autres et devint le seul maître. Il fit administrer les Arabes par un bey qui lui resta toujours soumis ; mais les successeurs de ce bey usurpèrent graduellement le pouvoir suprême sur ceux d’Othman, qu’ils réduisirent à ne plus être que des officiers municipaux à leur nomination, tandis que l’emploi de bey, devenant héréditaire, constitua une véritable souveraineté sous la suzeraineté purement nominale de la Porte. Telle est la constitution politique actuelle de la régence de Tunis, dont les relations avec les gouvernemens étrangers, tant dans la paix que dans la guerre, sont celles d’un état complètement indépendant.

Cet état est séparé sur le littoral, de la Tripolitaine par le lac des Bibans ou des Portes, ainsi nommé à cause des nombreux canaux ou portes qui le font communiquer avec la mer. Le lac des Bibans était connu des anciens sous le nom d’Hécatompyle ou les Cent-Portes. Les Tunisiens ont à l’entrée principale du lac un petit et mauvais château bâti sur un îlot, voisin d’une longue et étroite langue de terre où tous les ans accourent au printemps, de toutes les montagnes environnantes, des troupeaux de mouflons attirés probablement par quelque herbe qui les affriande. Les Arabes appellent cet animal begar-el-houach (bœuf sauvage) ou arou, nom qui peut être une corruption du mot latin aries.

Quand on considère les nombreuses ruines de villes antiques qui couvrent le sol tunisien et attestent son ancienne prospérité, on se sent disposé à quelque confiance dans l’avenir de la régence, si ce pays est administré un jour comme il aurait besoin de l’être, car le mal qui est résulté d’un long abandon ne serait très difficile à réparer que dans la région désolée comprise entre Kairouan et Gafsa. Je ne pense pas