Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/185

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— Je vous remercie, monsieur, lui dit impudemment celui-ci, car, malgré la confiscation qui va être la suite de votre expertise, vous m’avez rendu service. Désormais je serai en garde contre l’action de votre réactif, que je ne connaissais pas ! — Au reste, si cet homme n’a pas continué à se livrer à son industrie, il en est tant d’autres qui s’y sont livrés, que les justes préoccupations de l’autorité publique semblent jusqu’ici n’avoir fait que rendre plus habiles les fabricateurs de liquides falsifiés en tout genre, au grand détriment de la santé publique en France et de notre commerce d’exportation à l’étranger.

Puisque je suis sur le chapitre des fripons savans, j’ajouterai que en 1804 une bande de faux monnayeurs avait si bien contrefait les pièces de 48 livres, qui avaient encore cours alors, que toutes les ressources du génie d’Archimède auraient été impuissantes pour reconnaître la fraude. Le platine, l’étain et l’or étaient en si exacte proportion, que rien ne pouvait indiquer ou faire soupçonner que la valeur de ces pièces ne fût que de 18 à 19 francs, laissant à ces honnêtes industriels un bénéfice considérable. D’après les lois d’alors, sans doute trop peu indulgentes, ils eurent la tête tranchée, excellent moyen d’éviter la récidive ! Très sérieusement parlant, le commerce de la France, surtout en ce qui concerne les objets d’exportation et notamment les préparations pharmaceutiques, réclame des lois répressives de fraudes non moins désastreuses pour les intérêts de la France que coupables au point de vue de la probité.

Nous voilà bien loin des spéculations purement mathématiques, mais ce qui précède montre clairement la connexion intime de la science avec l’industrie. L’ancien adage, que rien n’est dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans la sensation, nihil est intellectu quod non priùs fuerit in sensu, peut être justement retourné, et on peut dire que rien n’est dans la pratique et dans l’industrie qui n’ait été d’abord dans la théorie et dans la science. Les craintes de M. Biot ne me semblent donc point fondées, et la prééminence restera toujours à la pensée théorique comparativement à l’œuvre matérielle. Essayons de donner une idée de ces hautes puissances mathématiques qui font aujourd’hui le noble apanage de l’esprit humain, et au moyen desquelles, outre les arts, qui sont la vie et la santé de nos sociétés civilisées, il a pu embrasser le monde dans son état présent, dans son passé et dans son avenir.

Si je nomme un marteau, une pince, un levier, une poulie, une hache, une tarière, un outil matériel quelconque, la langue est faite, tout le monde me comprend ; mais si je nomme un logarithme, une exponentielle, un cosinus, une tangente, une différentielle, une intégrale,