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pour se perfectionner dans son art. M. Flinte cependant ne se laissait pas fléchir, et, riche à ne savoir que faire de son argent, leur refusait obstinément tout secours.

Cet événement eut une grande influence sur la destinée de Hugh. M. Flinte, qui s’était montré envers lui si économe de bienfaits, le prit en faveur et le combla de cadeaux. Il le traitait en père prodigue, et il ne tint pas à lui que Hugh n’allât vivre dans sa maison. Je crus devoir m’y opposer, d’abord parce que je ne faisais pas grand fond sur le bienveillant caprice du cher oncle, ensuite parce qu’il me répugnait de voir Hugh occuper une place qui ne lui appartenait pas, tandis que la personne à qui cette place était due souffrait au loin toutes les angoisses de la pauvreté. Ce qui me charma, c’est que Hugh était tout à fait de mon avis. — Pas de mauvais jeu, pas de menées secrètes, disait-il ; si nous devons jamais être riches, que ce soit par le travail.


V

Les années passaient. M. Flinte, que ses bonnes grâces, consciencieusement déclinées, avaient d’abord refroidi à notre égard, ne pouvait cependant ni manquer à ses engagemens envers Hugh, ni lui refuser la confiance que ce cher garçon méritait de plus en plus. Ce fut ainsi, degré par degré, qu’un jour mon frère se trouva commis principal, et ce jour-là nos positions respectives furent changées. Ce fut lui qui me fit vivre. Les faibles objections que me suggérait ce nouvel état de choses ne furent pas écoutées. — Pensez-vous donc, Grisell, me dit mon frère, que depuis six ans j’aie une taie sur les yeux ? pensez-vous que j’ignore combien vous avez travaillé, combien Vous vous êtes privée pour moi ?… — Il n’y avait rien à répondre, et je ne répondis rien.

Nous venions de quitter notre « garni » et de monter, bien modestement, notre maison, lorsque la tante Thomasine profita, pour nous venir voir, d’un voyage que faisait à Londres un de nos amis de Burndale, le docteur Larke, le directeur de la grammar school, l’ancien professeur de Hugh. Sa fille Mary l’accompagnait. Nous l’avions laissée à neuf ans, petite fée blonde que tout le monde adorait. Elle nous apparut six ans après, jolie autant qu’on peut l’être, et bien que son esprit n’eût rien de très supérieur ni de très subtil, gaie, vive, animée, attrayante. — N’est-ce pas, me disait un jour la tante Thomasine, n’est-ce pas qu’elle rappelle notre petit Rayon de Soleil ? — Pauvre Rayon de Soleil, c’était là un nom qui vivait encore parmi nous. Le temps et l’absence avaient effacé tout ce qui