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votre esprit élevé, il viendra sans doute. Il vaut mieux commander ici à des milliers d’hommes qu’à une centaine de soldats russes.

« — Que pensez-vous de lui ? demanda Chamyl en souriant à Daniel-Sultan ; mais, s’interrompant, il tira de la poche de sa tunique une montre à répétition qu’il fit sonner : elle marquait onze heures et demie. — Il est temps que je me mette en prière, ajouta-t-il.

« Un moulla, qui était dans le voisinage, se mit à entonner l’appel usité en pareil cas, et c’est ainsi que finit l’audience. On conduisit Gramof dans une autre tente. Lorsque la prière fut terminée, Ker-Effendi vint le trouver, et, après beaucoup de complimens, il lui adressa diverses questions sur le siège de Sébastopol. L’interprète lui dit qu’il continuait, mais que les rigueurs de l’hiver décimaient les rangs des troupes russes et celles des ennemis.

« Le lendemain matin, Chamyl envoya savoir des nouvelles de Gramof, et vers cinq heures des montagnards de la garde de l’iman lui apportèrent, sur un plateau de bois, du thé en briques dans un vase qui contenait environ douze verres. Il fut obligé de l’avaler sans en laisser une goutte, sous peine d’offenser son hôte. Au milieu de la journée, les mêmes serviteurs lui apportèrent à dîner. Le soir, il fut invité à se rendre de nouveau dans la tente de Chamyl, et celui-ci lui fit une foule de demandes relativement aux généraux russes et à beaucoup d’autres sujets ; mais il ne fut point question de l’échange. Plusieurs jours se passèrent ainsi, et Chamyl annonça à Gramof qu’il allait retourner à Védeno, où ils pourraient définitivement régler l’affaire qui l’amenait. Le lendemain, dès l’aube du jour, il se mit effectivement en marche pour sa résidence, suivi d’un détachement de deux cents murides de sa garde [1]. En ce moment, une fusillade et des coups de canon se firent entendre dans le voisinage ; c’était une rencontre dans laquelle le principal corps de troupes de Chamyl fut battu par le général-major Vrangel. La retraite de Chamyl prouvait qu’il augurait mal de sa situation ; mais il n’en conservait pas moins toute son assurance. Avant de s’enfoncer dans les montagnes, il plaisantait avec Gramof, qui le suivait à cheval, et un de ses officiers, Hassan, qui les précédait, entonna le chant sacré, Lia-illiah-il-Allah, que tous les murides reprirent en chœur. Ils firent ainsi, en marchant au pas, près de trois kilomètres ; mais en ce moment le feu, qui continuait à douze kilomètres de la environ, devint très vif. Chamyl s’arrêta ; il réfléchit pendant deux ou trois minutes, et se remit en marche sans laisser paraître la moindre inquiétude. Jamais le sang-froid ne lui fait défaut. Dans les instans les plus critiques, il plaisante ou imagine adroitement quelque mensonge qui puisse donner le change sur les soucis qui l’agitent.

« — Isaï-Bek [2], dit Chamyl à l’interprète comme pour détourner l’attention, tu vois ce cheval chargé de deux porte-manteaux ?

« — Oui, répondit Gramof.

« — Voilà comment il faut aller en campagne ; c’est tout mon bagage. Et

  1. En campagne, Chamyl est toujours accompagné de deux cents murides d’élite bien armés et qui ont un étendart distinct. La moitié d’entre eux marche en avant, les autres suivent. Ils marchent sur cinq files et chantent le verset du Koran que nous avons cité plus haut ; les deux troupes le répètent alternativement. À la droite de Chamyl se tient Daniel-Sultan : il est le seul qui ait cette place d’honneur.
  2. C’est le titre honorifique que donnait le prophète a Isaac Gramof.