Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/453

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« Le 2 novembre (1847) au soir, grâce au ministre de Toscane Bargagli, j’obtins une audience du pape. Je ne fis pas longtemps antichambre… Pie IX était, quand je l’aperçus, devant une table de travail que couvraient de nombreux papiers et quelques livres. L’appartement n’était ni grand ni petit ; une lampe unique l’éclairait faiblement. Pour me tirer d’embarras et entrer tout de suite en conversation, Pie IX me demanda quelle chaire j’occupais ; mais je n’avais pas l’intention de perdre le temps à des discours insignifians. J’abrégeai donc ce qui m’était personnel, et je demandai au pape la permission de lui communiquer en toute liberté quelques réflexions sur les questions politiques. Il se montra disposé à m’écouter. Je voulais persuader au pape de faire de larges concessions politiques, afin d’en finir avec le reproche qu’on fait à l’église catholique d’être incompatible avec la liberté… J’essayai de montrer à Pie IX qu’à la fin il faudrait choisir entre la censure et la presse. À tous mes argumens il en opposa un qui coupa court à la discussion : « Comme pape, disait-il, je suis le père des princes étrangers ; comment voulez-vous que je permette à la presse de les outrager dans la capitale du monde catholique ? » Il voyait bien que la guerre de l’indépendance était inévitable, et il disait qu’en sa qualité d’Italien il désirait l’expulsion de l’étranger ; mais ici encore il alléguait sa paternité universelle, et avouait que, comme pape, il ne saurait déclarer la guerre à l’Autriche.

« — Mais quand toute l’Italie, lui disais-je, est transportée d’enthousiasme pour la guerre, quand la Lombardie se lève et appelle à son secours toute la jeunesse italienne, les peuples italiens des états de votre sainteté n’entreront-ils pas dans l’alliance ?

« — Je vois bien, répondit-il, qu’il serait impossible de les retenir. Ils iront !…

« Quand j’eus quitté Pie IX, je m’arrêtai sur la place du Quirinal, et me représentai, dans le calme solennel de la nuit, interrompu seulement par le bruit de l’eau qui jaillissait des fontaines, les frémissemens d’espérance que les traits de Pie IX donnant la bénédiction au peuple du haut de son balcon ravivaient de temps en temps dans tous les cœurs. Je n’avais jamais cru que Pie IX fût un esprit supérieur ; mais son œil éteint, sa voix sans vibration affectueuse, ses discours où l’ironie était plus sensible que la bonté, malgré la bienveillance qu’il m’avait témoignée, ne me permettaient pas même de voir en lui ce que je m’étais figuré d’après ses premiers actes, une grande âme capable de comprendre son siècle par l’intelligence du cœur. Je ne voyais plus dès-lors, et c’était la perte de la moitié de mes illusions, qu’un prêtre bien intentionné, plus impressionnable que sensible, jeté dans un monde qu’il ne comprenait pas, quelque peu malin, très affable, bien aise d’être aimé et disposé à se laisser aller aux applaudissemens populaires plus qu’aux conseils des cardinaux. »

Quelques mois plus tard, M. Montanelli n’avait plus les yeux tournés vers Rome, mais vers la Lombardie. Il partait comme simple soldat au milieu d’une colonne de volontaires. « Oh ! qu’elles étaient merveilleuses à voir, s’écrie-t-il, ces légions improvisées où le médecin, l’avocat, l’artisan, le noble, le riche, l’indigent, le prêtre, le maître et le serviteur marchaient unis par amour pour l’Italie ! Oh ! quelle joie de sentir qu’enfin nous étions