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de constater l’identité de son fils. Le chef montagnard s’empressa de désigner pour cette mission un vieux muride nommé Iounous, celui-là même qui avait été forcé de livrer Djemmal-Eddin aux Russes, l’intendant Khadjio et l’interprète arménien. Ces trois hommes se mirent en route le jour même.

Pendant qu’ils se rendaient en toute hâte à Khasaf-Yourt, on commença dans l’aoul à négocier le rachat des prisonniers d’un rang inférieur. À partir de ce moment, le sort des captifs, gardés plus rigoureusement, devint encore plus pénible. C’était un calcul de la part des montagnards : ils espéraient que les plaintes de ces malheureux engageraient leurs parens à sacrifier plus d’argent pour leur rançon. Il arrivait aussi plus souvent que jamais aux princesses d’entendre retentir le chant sacré des montagnards. On leur dit que Chamyl avait fait venir à Dargui un pieux anachorète qu’il avait logé auprès de lui. En certains jours désignés par le prophète, les montagnards des environs se réunissaient dans la cour extérieure, et l’ermite leur débitait par la fenêtre un sermon dans lequel il leur parlait du mépris des richesses et leur exposait les sévères principes des murides. Le temps qu’il ne consacrait point à ces instructions était employé par lui en prières, et Chamyl lui-même, avec son fils et quelques-uns de ses familiers, se joignait souvent à lui dans ces momens. C’est alors que les chants dont les étranges intonations parvenaient jusqu’à la chambre des princesses se faisaient entendre. Lorsque le pieux cénobite en donnait le signal, toute l’assistance les répétait en se livrant à des mouvemens qui paraissaient tenir de l’extase. Les princesses ne s’expliquèrent que plus tard le motif qui avait engagé Chamyl à appeler auprès de lui cet homme du désert.

Les émissaires que Chamyl avait envoyés à Khazaf-Yourt ne tardèrent point à revenir, la bouche pleine de récits empreints de la plus vive admiration pour le fils du prophète. Une seule circonstance faisait tache dans les renseignemens qu’ils donnaient sur Djemmal-Eddin : ils avaient vu le fils de l’iman se rendre chez des officiers russes, et s’étant approchés de la fenêtre pour savoir ce qu’il y faisait, ils l’avaient vu danser. Les montagnards s’indignèrent ; mais la bonne Chouanète essaya d’excuser le jeune homme. Les princesses se réjouissaient déjà de la tournure conciliante que prenaient les négociations, quand un dernier incident vint un moment réveiller leurs craintes. Chamyl ayant renvoyé ses émissaires au prince David en réitérant la demande d’un million et de la mise en liberté de tous les montagnards au pouvoir des Russes, le général indigné lui répondit par une lettre où se trahissait toute son irritation. L’interprète Indris ayant traduit avec exagération les paroles du prince, il fut question d’envoyer les princesses dans un aoul voisin, et de les condamner aux travaux les