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ressources : il ne leur manque plus qu’une seule chose, ils ont besoin de devenir poétiques.

Revenons, cette réserve faite, à ce phénomène extraordinaire et unique jusqu’à présent dans l’histoire d’un peuple qui commence ses destinées avec tous les résultats matériels d’une civilisation de quinze siècles. Ce ne sont pas seulement des forces naturelles domptées et des engins mécaniques que les Américains ont à leur disposition ; ce sont aussi ces forces d’action politique et sociale, ces forces collectives, anonymes, à demi morales, à demi matérielles, qui cette fois sont bien en un certain sens le dernier mot de nos civilisations européennes, — la presse, l’éducation primaire, l’esprit d’association sous toutes ses formes, meetings, conventions, clubs, sociétés politiques, religieuses ou scientifiques. Ainsi, tandis que chez nous toutes ces choses ont tant de peine à s’établir, tandis que les esprits s’habituent si difficilement à ces pratiques de publicité, d’association ou d’éducation, réclamées avec tant de cris et obtenues au prix de tant de sang, toutes ces pratiques, — presse, meetings, écoles, — fleurissent et se développent librement aux États-Unis. Que dis-je ? les sociétés secrètes elles-mêmes s’y établissent, s’y organisent et y font leur œuvre souterraine, quelquefois sanglante, impunément et sans être troublées. En trois ans, les États-Unis ont donné naissance à trois sociétés secrètes : la société de l’Étoile solitaire (Lone Star) pour l’annexion de Cuba, la société des Know nothing, transformée bientôt en grand parti politique, et la société qui a dirigé toutes les violences du Kansas, la société des Loges bleues (Blue Lodges), formée par les planteurs de la Virginie pour résister aux empiétemens des abolitionistes et donner à l’esclavage un nouvel état. Tous ces phénomènes, qui tiennent de la nature électrique de l’orage et de la nature explosive des feux volcaniques, dont un seul suffirait pour bouleverser quelques-uns de nos états européens, se donnent libre carrière en Amérique, et viennent, après avoir creusé leur sillon, se fondre, flots inoffensifs, dans la grande mer démocratique. Mais quel peut être, nous le demandons une dernière fois et pour n’y plus revenir, l’avenir d’une société qui débute avec de tels élémens de force, et qui s’aide dans son œuvre de tels moteurs, si puissans, si compliqués, exigeant une telle prudence de la part de ceux qui les manient, que nous, Européens, qui devrions être passés maîtres dans l’art de diriger tous ces mécanismes politiques, nous n’osons y toucher de crainte d’être écrasés, — timidité souvent trop justifiée ?

De tous ces phénomènes de publicité, le plus important est la presse. Aux États-Unis, le nombre de feuilles imprimées est tel que le calcul des rames de papier, bâtons d’encre de Chine et caractères