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du globe, on ne sait plus où s’arrêter dans les conjectures. Dans l’état présent de nos connaissances sur la nature physique et sur la nature organique, il y a lieu de soumettre cette question à un examen expérimental.

Je ne puis résister au désir d’égayer mon sujet en indiquant de quelle manière on interprétait au commencement de ce siècle les idées de Lamarck sur les variations que les circonstances extérieures pouvaient amener dans les espèces. Prenez un cheval et placez son râtelier de plus en plus haut chaque jour ; l’animal, forcé de lever la tête chaque jour de plus en plus pour atteindre sa pâture, s’allongera le cou et les jambes de devant, et votre cheval deviendra un chameau ou une girafe. Placez une poule près d’un étang, avec la nécessité de se nourrir des poissons et des mollusques de l’eau : par suite des efforts qu’elle fera pour atteindre les objets sans se mouiller le corps, ses pattes s’allongeront, son cou et son bec subiront un allongement correspondant. Votre poule sera devenue un héron, le vrai héron de La Fontaine, le héron au long bec, emmanché d’un long cou et allant sur ses longs pieds ! Je n’ai pas besoin de dire qu’il ne suffirait pas que la poule fut devenue héron, il faudrait, pour constituer l’espèce, que la poule pût transmettre par voie de génération sa qualité de héron à ses descendans et la perpétuer indéfiniment. Quant au régime du cheval, rien n’aboutirait à faire d’un animal à pieds ensabotés un animal non solipède, sans compter mille et mille autres difficultés.

Revenant au côté sérieux de la question, et admettant, avec l’école de Geoffroy, « qu’il existe aujourd’hui sur notre globe des espèces inconnues au monde antédiluvien, » ce qui est l’opinion actuellement triomphante, comment introduirons-nous ces espèces dans le monde de nos jours ? L’autorité de la Genèse est favorable à la production naturelle des êtres. C’est à la terre qu’il est ordonné de produire les plantes et les arbres, ensuite il est ordonné aux eaux de produire les poissons, puis de nouveau il est dit à la terre de produire les animaux. Ailleurs on trouve que tout a été créé à la fois par l’Éternel : Qui vivit in œternum creavit omnia simul. Donc pas de créations successives.

Certains « organisateurs de mondes » appellent, à chaque crise générale, la puissance créatrice à réparer les pertes qu’a éprouvées la création antérieure par un véritable supplément de création. À ce prix, j’aime encore mieux croire, avec M. Flourens, à l’immutabilité des espèces et à la diminution de leur nombre. La doctrine des créations successives, qui accuse la puissance suprême d’imprévoyance ou d’impuissance à préparer les changemens de la vie sur notre globe, me paraît une vraie réduction à l’absurde. Homère, dit Cicéron,