Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/816

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j’ai été fort lié avec votre père dans ma jeunesse, mais rappelez-vous que, il y a six ou sept ans, j’ai eu l’honneur de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc, et de vous donner quelques renseignemens sur le personnel et les mœurs de cette société vénitienne dont je puis vous annoncer aujourd’hui la chute inévitable. Felice notte, signor cavalière, dit-il en s’éloignant de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait d’entendre.

Assailli par une foule de sentimens et comme frappé de stupeur, Lorenzo resta quelque temps immobile au coin de la rue où l’inconnu l’avait quitté ; puis il se mit à marcher précipitamment et sans but, emporté qu’il était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser. — Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant une exclamation douloureuse, est-il bien possible que cet homme m’ait dit la vérité ? Beata épouserait le chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un mystère d’un si grand événement ! Pourquoi me tromper ainsi, et quel intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles mémorables qui retentissent encore au fond de mon cœur : allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais ? N’aurait-il voulu me combler de ses faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa maison que pour mieux marquer la distance qui me sépare de sa fille et de tourner mon ambition du but où elle aspire ? La scène de la bibliothèque, le long discours qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation paternelle n’aurait donc été qu’un piège tendu à ma crédulité, un stratagème de tyrannie pour me séparer de Beata, dont il aurait deviné les sentimens secrets ? Ah ! je comprends maintenant la sécurité du chevalier Grimani et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de s’inquiéter des vains honneurs dont on couvrait mon indigence, puisqu’il était certain d’obtenir la main de Beata, qui lui est promise sans doute depuis longtemps. Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le droit des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la science de Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor, mon bien, ma vie, l’unique objet de mes rêves et de mes aspirations ! O mon Dieu ! se dit-il tout à coup en sanglotant, assis sur une borne devant une église, Beata aussi m’aurait trompé ! cette âme si noble et si pure se serait donc jouée de moi, ou bien le spectacle de mon amour n’aura été pour elle qu’un prélude agréable à une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune fille sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne ! Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être au fond de son cœur comme un mirage de la jeunesse, comme un rêve inachevé, comme une goutte de poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones de la grandeur.

Ces mots à peine articulés s’échappaient en désordre de son cœur