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Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste événement : aucune illusion n’était plus possible sur les intentions de son père, et son rêve de bonheur se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de la tempête. Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon de sa jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère, presque un fils, un amant enfin sur qui s’étaient concentrées toutes ses affections, cette noble créature se consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son dépérissement. Tognina lui avait conseillé de s’adresser au chevalier Grimani et d’invoquer la générosité bien connue de son caractère en lui dévoilant la vérité. La pudeur d’une femme qui répugne toujours à de pareils aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de révéler sa faiblesse pour un jeune homme dont elle avait recueilli l’enfance, lui rendaient cette démarche odieuse et impraticable. Si elle avait eu quelques années de moins et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment, Beata aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier Grimani et de l’opinion publique. C’est ce scrupule de la femme, bien plus que l’obéissance de la fille et les préjugés de la gentildonna, qui empêchait aussi Beata de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de compatir à des peines qui avaient fait le tourment de sa propre existence. Comme il arrive toujours en pareil cas aux femmes les plus énergiques, Beata, au lieu d’agir, de prendre une décision quelconque, d’affronter les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna à la tristesse, au découragement le plus profond. Elle n’eut même pas la hardiesse de sortir de son appartement le jour où Lorenzo fut chassé du palais de son père : c’est cachée derrière les rideaux de sa fenêtre qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la gondole qui emportait toutes les joies de sa vie.

Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir de l’altération de ses traits, de la langueur qui dévorait ses charmes et une santé qui jusqu’alors avait toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur l’opportunité de son mariage, et lui demanda même si elle avait quelque répugnance à une union tant désirée par les deux familles. Beata ne répondit que d’une manière évasive, louant les qualités du chevalier Grimani, et ne manifestant ni un très vif désir de lui appartenir, ni la volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et qu’il ne pouvait pas soupçonner la véritable cause du malaise où il la voyait, il fit retarder les préparatifs du mariage. Le chevalier Grimani lui-même était allé au devant de ce désir, averti par la camériste Teresa et le médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de l’arracher de son appartement, où elle se consumait dans une solitude douloureuse.