Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/17

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passant à son cou la chaîne et la croix d’or du dimanche. Ainsi parée, elle se regardait d’abord avec une certaine inquiétude. Peu à peu la pâleur que l’émotion avait répandue sur ses joues fit place à un vif incarnat ; ses yeux s’animèrent d’un éclat tempéré par les longs cils qui les ombrageaient. Elle sourit, elle entr’ouvrit une bouche fraîche et rose, parée de petites dents fines et perlées. Le rayon qui réchauffait son cœur illumina subitement le pur visage de la jeune fille, et Gretchen répéta à demi-voix : o Schœne ! o Schœne ! Cet accès de douce folie ne dura qu’un instant. Cachant sa tête dans ses mains, Gretchen se prit à rougir ; elle se reprocha ce mouvement de vanité, qui ne convenait point à une pauvre fille comme elle. Et d’ailleurs le départ pour les lointains pays n’allait-il pas dissiper à jamais ce rêve de bonheur ? Ainsi pensait-elle, bien qu’une vague espérance tempérât l’amertume de ces réflexions. Elle se sentait moins abattue, moins attristée qu’auparavant. À travers les incertitudes de sa destinée, l’assurance qu’elle était aimée suffisait à la soutenir et à lui donner du courage. Absorbé par d’autres pensées, le père Walther s’occupait activement des préparatifs du voyage. Plus ce sacrifice était douloureux pour lui, plus il lui tardait de le voir accompli. De son côté, Gretchen mettait tout en ordre dans la maison ; elle rangeait avec soin dans des coffres, dans des malles, les divers objets qu’elle devait emporter avec elle. Le père et la fille échangeaient à peine quelques paroles durant ces jours d’un travail pénible, craignant de s’affliger l’un l’autre par des allusions trop directes au départ, qui devenait imminent. Walther s’étonnait de voir sa fille plutôt rêveuse qu’attristée ; il admirait son énergie et appréhendait moins vivement pour elle le moment fatal où il faudrait dire à la patrie un éternel adieu.

Le jour fixé pour le départ arriva enfin : c’était une chaude et sereine journée d’août, pleine de calme et de lumière. Les hirondelles gazouillaient à l’envi sur le toit de la maison, qui allait être déserte. Levée dès l’aurore, Gretchen se mit à la fenêtre ; elle voulait une dernière fois contempler en paix l’horizon doux et souriant qu’elle se reprochait d’avoir trop souvent considéré avec l’indifférence de l’habitude. L’air était si suave, il y avait dans l’azur du ciel, semé çà et là de petits nuages empourprés, tant de fermeté et une si complète assurance de beau temps, que la jeune fille ne put s’empêcher de dire à demi-voix : — Oh ! non, non ! tout n’est pas fini pour moi aujourd’hui ! Qu’adviendra-t-il de la pauvre Gretchen ? Dieu le sait, mais malgré tout elle a confiance.

Puis, apercevant son père, qui ouvrait la porte du jardin : — Tout est prêt, lui dit-elle ; mon père, allons remercier Dieu des jours tranquilles que nous avons passés ici, et prions-le de nous soutenir dans les épreuves et les périls qui nous attendent.