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secrète tristesse se répandait sur ses pensées. Gretchen, simple fille des champs, qui fuyait la pauvreté comme lui, était-elle donc passée dans une sphère plus haute, où il ne lui serait plus possible de la rencontrer à toute heure ? Ainsi s’évanouissait pour Ludolph tout le charme d’une traversée qu’il avait entreprise avec une vague espérance de se rendre utile à Walther et agréable à sa fille.

Tandis qu’il se livrait à ces réflexions, jetant à la brise les bouffées de fumée sortie de sa grosse pipe, Walther et Gretchen s’entretenaient à demi-voix et regardaient le soleil, qui allongeait démesurément sur l’herbe des plaines l’ombre des bœufs et des chevaux. Peu à peu le silence se faisait sur la terre, et de rares étoiles se montraient vers l’orient à travers un réseau de petits nuages pommelés. Pendant une demi-heure encore, le navire, poussé par un vent du soir à peine sensible, continua de glisser sans bruit au milieu des eaux jaunes et profondes ; puis le vent fraîchit, un bruissement plus sonore retentit à la proue, un mouvement d’oscillations plus sensible fit balancer le bâtiment : les voiles se gonflèrent pleinement, le flot allongé se creusa sous la quille, la terre se couvrit d’ombre et sembla s’affaisser dans la nuit. Enfin l’écume jaillit et festonna les flancs de la Cérès, que le courant de l’Escaut venait de jeter sur les vagues retentissantes de la grande mer.


III


Les premiers jours de navigation sont toujours difficiles pour ceux qui n’ont pas l’habitude de la mer. Indépendamment de la souffrance que cause aux passagers inexpérimentés le mouvement du navire, joint au bruit monotone des flots soulevés par la brise, et qui semblent se poursuivre sans pouvoir s’atteindre jamais, il y a pour eux l’étonnement d’une vie nouvelle, la brusque suspension de toutes leurs habitudes. Ceux qui ne sont pas accoutumés à rêver et à vivre en eux-mêmes contractent immédiatement un ennui cruel, qui les rend dignes de pitié. Enlevés aux travaux des champs et arrachés à la vue des campagnes, les émigrants embarqués à bord de la Cérès montaient sur le pont par petits groupes, essayaient de causer un peu, puis redescendaient, étourdis, troublés, dans l’étroit espace qui leur servait de campement. Le grand Ludolph, malgré sa constitution robuste, n’avait point échappé au malaise qui tourmentait ses compagnons de voyage. Condamné à une inaction forcée, étendu sur son cadre, il voyait d’un œil d’envie le petit Max, parfaitement solide sur ses jambes, dispos de corps et d’esprit, aller et venir avec autant d’assurance que s’il eût foulé l’herbe des champs. Il y a des gens doués d’une imagination rêveuse, d’une nature en