Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/427

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cisco y del general Riego. C’était par là qu’il espérait trouver à acheter l’épée de combat dont il avait besoin pour accomplir de glorieux exploits. Il marchait donc à grands pas, cherchant du regard le talisman désiré, lorsqu’un aveugle, conduit par un chien et frappant de son bâton les dalles du trottoir, se mit à crier à tue-tête et avec les plus grotesques contorsions : — Ah! señores, señoras, caballeros, damas, muchachos, muchachas, écoutez la fameuse chanson nouvelle de El de la Rollona... Le petit enfant mignon,... Le petit blondin,... ah! ah!... Sa nourrice le tient par les lisières,.. et pourtant il est tout grandet déjà,... il mange tout seul, pauvre petit... Ah! ah!...

A ces mots, Guillermo fut saisi d’épouvante; il lui sembla que l’aveugle le voyait, qu’il le montrait du doigt et le poursuivait de ses éclats de rire, auxquels se mêlaient ceux des passans. Faisant un brusque détour par la rue des Flamengos horrachos [1], il se sauva du côté du port, pâle, hors de lui, comme si les huées de la foule l’eussent poursuivi dans sa fuite. Arrivé sur le quai, il avala un grand verre d’eau glacée qu’un aguador fit jaillir des flancs de sa cruche, et s’élança vers le petit bateau qui conduit les voyageurs de Cadix au Puerto-Santa-Maria. Le découragement s’était emparé de lui. Assis sur le bord, la tête baissée, il osait à peine promener son regard sur cette rade admirable, remplie de navires, au fond de laquelle on voit Médina-Sidonia se dresser sur le sommet d’une verte montagne, par-delà les murs du Trocadero et les remparts du Puerto-Real. Le petit bâtiment eut bientôt traversé la baie et franchi la barre du Guadelete, dont les eaux baignent la ville du Puerto-Santa-Maria. En arrivant à terre, Guillermo se demanda s’il s’en retournerait directement sans avoir fait emplette de l’épée. Que dirait Andrès s’il le voyait revenir les mains vides?

Guillermo réfléchissait au parti qu’il devait prendre, cherchant à apaiser le trouble de ses sens et l’agitation de son esprit; mais il y a des aveugles au Puerto comme à Cadix : on en trouve en Andalousie presque autant qu’en Egypte. En débouchant sur la promenade, le pauvre jeune homme en rencontra un très âgé, qui portait sur le front une grande visière verte et tâtait la muraille avec son coude. L’aveugle, d’une voix dolente et nazillarde, chantonnait ce refrain : — Il a vingt ans, messieurs, mesdames, — il est grand comme père et mère, — et pourtant, le blondin, il ne quitte point le tablier de sa nourrice; — voilà pourquoi on l’a nommé El niño de la Rollona... Quinzième et dernier couplet...

Cette fois ce ne fut pas l’épouvante qui s’empara de Guillermo,

  1. La rue des Flamands ivres, située dans le bas quartier de Cadix, près des remparts.