Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/668

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de l’opinion publique semblaient baisser de concert. Il se dit que ce serait folie que de vouloir être trop sage, et qu’il fallait remplacer le dédain par une compatissante pitié. Il assistait au triomphe des infiniment petits de Béranger ; quelle nécessité par conséquent de prendre une massue pour écraser le peuple de Lilliput ? Aussi, dans les dernières années, avait-il beaucoup radouci son esprit acerbe, et travaillait-il en conscience à se faire indulgent. La faiblesse des coupables qu’il avait à condamner avait fait fléchir sa sévérité de juge, et il n’appliquait plus, les lois pénales de la critique avec la même inexorable sévérité.

Le voyage d’Italie sépare donc en deux périodes bien tranchées sa carrière de critique. Dans la première, jeune, résolu, ardent à sa manière, il prend une part active aux combats littéraires de son temps ; il fait partie de l’église militante des lettres. Dans la seconde, désabusé par l’expérience, désenchanté par la comparaison des œuvres d’un passé récent avec les œuvres du présent, il se tient plus qu’autrefois à l’écart de la mêlée littéraire, et se contente de faire partie de l’église expectante et contemplative. Il retourne volontiers à l’étude du passé, feuillette de nouveau les livres lus dans la jeunesse, et résume son opinion sur les hommes illustres de son temps. Le mouvement des arts plastiques avait seul le privilège d’intéresser encore sa curiosité ; aussi le suivait-il avec ardeur et sollicitude. La première période de sa carrière est plus exclusivement dévouée à la littérature ; la seconde période est presque exclusivement consacrée à l’art. De loin en loin, il résumait en quelques pages substantielles et brèves le mouvement des lettres contemporaines, embrassait d’un regard rapide la poésie, le théâtre et le roman, et puis revenait avec joie et bonheur aux grands artistes passés et contemporains qui pouvaient fournir un aliment à sa méditation et solliciter sa pensée, à Raphaël et à Léonard, à Rubens et à Rembrandt, à M. Delacroix et à M. Ingres. Il aimait à réviser ses admirations d’autrefois, et, fatigué du présent, il faisait appel à sa mémoire et se réfugiait dans le souvenir. Ce n’était point paresse de sa part, mais dégoût profond. Sa curiosité n’était pas éteinte, seulement les productions contemporaines ne la sollicitaient plus. Sa logique vigoureuse ne savait à quoi s’attaquer dans ces productions nouvelles d’un tissu grêle et sans consistance qui se déchirait sous sa forte main. « Je n’aime pas à couper un cheveu en quatre, » répétait-il souvent, « je ne sais pas compter les grains de poussière qui se trouvent sur une aile de mouche, » indiquant ainsi un peu brutalement que les nouvelles œuvres qu’il avait à juger étaient d’une matière tellement subtile, impalpable et incolore, qu’elles échappaient à la critique, et que l’entomologie littéraire n’était pas de son goût.

Cette humeur dédaigneuse le rendait-elle injuste, et était-elle