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En outre, elle est lourde, distraite, myope… Enfin, pour se résigner à danser avec elle, il faut une dose de charité vraiment chrétienne, car…

— Assez, assez ! s’écria en riant Marguerite, vous faites les honneurs de ma personne avec une rare humilité ; mais je vous en remercie. On doit maintenant s’attendre à quelque chose de si affreux, que, pour peu que je m’en tire à peu près convenablement, on sera enchanté de moi. La conclusion est donc que je voudrais faire mon début en petit comité, et que, si vous le voulez tous, nous allons danser dans la galerie. L’orchestre de la grande salle fait assez de vacarme pour que nous en ayons au moins autant qu’il nous en faut pour nous diriger.

Plusieurs jeunes gens s’étaient déjà élancés vers Marguerite pour lui demander la préférence. Elle les remercia en disant que M. Christian Goefle s’était dévoué d’avance à être la victime.

— Eh ! mon Dieu ! oui, messieurs ! dit gaiement Cristiano en recevant dans sa main gantée la petite main de Marguerite. Plaignez-moi tous, et marchons au supplice !

En un instant, la place fut choisie et la contredanse organisée. Marguerite demanda à n’être pas du quadrille qui commençait.

— Vous voilà singulièrement émue, lui dit Cristiano.

— C’est vrai, répondit-elle. Le cœur me bat comme à un oiseau qui se lance hors du nid pour la première fois, et qui n’est pas bien sûr d’avoir des ailes.

— C’est, je le vois, reprit l’aventurier, un grave événement dans la vie d’une demoiselle que la première contredanse. Dans un an d’ici, quand vous aurez dansé à une centaine de bals, vous rappellerez-vous par hasard le nom et la figure de l’humble mortel qui a le bonheur et la gloire de diriger vos premiers pas ?

— Oui certes ! monsieur Goefle, ce souvenir se trouvera toujours lié à celui des plus grandes émotions de ma vie, la peur du baron et la joie d’être délivrée de lui par un effort de courage dont je ne me croyais pas capable, et que certes votre oncle et vous m’avez inspiré !

— Savez-vous pourtant, dit Cristiano, que je ne suis plus bien certain de votre aversion pour le baron ?

— Et pourquoi cela ?

— Vous étiez du moins beaucoup plus effrayée de danser en public que de danser avec lui.

— Et pourtant je n’ai pas dansé avec lui et je danse avec vous ?

Cristiano serra involontairement les doigts mignons de Marguerite ; mais elle crut qu’il ne s’agissait que de se lancer à la danse, et, toute rouge de plaisir et de crainte, elle le suivit dans la joyeuse