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dissimulés dans un ravin à la droite des Anglais, et qui, passant du côté des rebelles, se seraient mis immédiatement à tirer sur leurs ex-compagnons d’armes. Néanmoins ces trois cents hommes ne figurent pas dans le dénombrement qu’il fait lui-même des forces composant l’expédition, et on en est réduit à se demander par quel hasard ils se trouvaient là. Il dit encore, et ceci suggère moins de doutes, que les artilleurs indigènes, avant d’avoir déchargé une seule de leurs pièces, coupèrent les traits de leurs chevaux et s’échappèrent, les uns dans la direction du camp ennemi, les autres du côté de Lucknow, d’où ils allèrent ensuite jusqu’à Cawnpore porter la nouvelle de leur défection et de la défaite signalée qu’elle avait dû amener. Ceux d’entre ces artilleurs qu’on avait encadrés, pour ainsi dire, entre deux corps anglais, et qui ne pouvaient déserter, battaient en retraite malgré les menaces des cavaliers européens, qui à chaque minute les couchaient en joue. L’obusier cependant, — les servans l’avaient surnommé le Turc, — continuait son feu vivement soutenu, et qui ouvrait de larges trouées dans les rangs ennemis. Par malheur, les cornacs des éléphans qui le traînaient avaient, eux aussi, disparu, et on ne savait comment, au besoin, cette masse énorme pourrait être mise en mouvement.

La nécessité de battre en retraite fut bientôt démontrée, et il n’y avait pas une minute à perdre. Les rebelles, à qui l’énorme supériorité de leurs forces donnait une confiance inaccoutumée, s’avançaient de toutes parts en bon ordre, colonnes ouvertes, l’artillerie et la cavalerie dans l’intervalle des lignes, la masse entière cherchant à se jeter, par une manœuvre bien combinée, entre les Anglais et Lucknow. La droite des Anglais recula donc, et la gauche, qui ne comprit pas d’abord ce mouvement, se vit néanmoins forcée de l’imiter. Peu à peu le mouvement s’accentua et s’accéléra ; une sorte de panique se glissa dans les rangs, et sans les hommes du 32e (anglais) qui, placés à l’arrière-garde, maintenaient un feu bien nourri, la débandade fût devenue complète, le désastre sans remède. Soldats, officiers tombaient de distance en distance, marquant chaque étape de ce triste retour. Ceux qui n’étaient que blessés et que leurs camarades ne pouvaient emporter, sachant qu’ils n’avaient pas de quartier à espérer, se battaient « comme des bouledogues acculés, » — ainsi s’exprime M. Rees, — jusqu’à ce que l’ennemi les eût achevés. Parmi ceux-là, un certain nombre n’étaient qu’épuisés de fatigue et de soif. Plusieurs hommes tombèrent, frappés d’apoplexie.

Les cavaliers sikhs avaient été des premiers à fuir. L’ennemi, sur lequel ils se jetaient en désespérés, — car la peur donne du courage, — ne tenait pas et ouvrait ses rangs pour les laisser passer.