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bonne veine, et l’administration était peu disposée à risquer de grands frais. Cependant on commençait à compter avec la fécondité inépuisable de Douglas Jerrold, qui devint le fournisseur ordinaire du théâtre, à raison de 5 livres, ou 125 fr. par semaine. Comme arrhes du marché, le manuscrit dédaigné par Davidge resta sur la table d’Elliston. C’était tout simplement, pour l’auteur comme pour le théâtre, un de ces coups de fortune qui se rencontrent à peine une fois sur cent dans la loterie des hasards scéniques.

Suzanne aux Yeux noirs (Black Eyed Suzan, or all in the Downs) fut représentée pour la première fois le 8 juin 1829, devant l’auditoire le plus bruyant, mais le moins choisi, dont on puisse briguer ou redouter les suffrages. Tout au plus écouta-t-on les premières scènes, et ce fut un dénoûment ingénieux qui, prenant l’auditoire par surprise, fit tout à coup éclater des bravos enthousiastes. La bataille était gagnée, gagnée au moment où l’auteur en désespérait peut-être, et sans qu’il pût apprécier encore toute l’importance de cette victoire. Comment deviner en effet dès ce soir-là que Suzanne avec ses yeux noirs ferait le tour du monde, et de reprise en reprise, constamment heureuse, constamment applaudie, prendrait sa place dans le répertoire à côté des œuvres classiques? Tel était pourtant le sort tout exceptionnel réservé à ce petit drame maritime. Douglas Jerrold y avait mis en œuvre quelques-uns de ses souvenirs de jeunesse, déjà exploités, mais sans autant de bonheur, dans son Ambrose Gwinett, cette histoire du bord de la mer où se retrouvaient des scènes étudiées sur nature, soit à bord de l’Ernest, soit parmi les ouvriers des docks de Sheerness. Or la sympathie nationale qu’inspire au pays qu’elle défend la première marine du monde, la marine anglaise, était encore en 1829 plus passionnée qu’on ne la voit aujourd’hui. Tous les enthousiasmes étaient en baisse depuis trente ans: mais l’esprit qui animait Nelson vivait encore chez ses contemporains. Il vivait, nous l’avons dit, chez l’ex-midshipman de 1813; il vivait chez les bourgeois de Borough et de London-Road qui venaient applaudir son œuvre; il vivait enfin chez cette vaste population de Londres, qui se mit, tout étonnée, à passer les ponts pour aller s’entasser sur les banquettes naguère désertes du petit théâtre Surrey.

Jouée quatre cents fois, dès sa première année d’existence, sur presque toutes les scènes de Londres, la pièce alla aux nues, et remit à flot le théâtre à peu près échoué qui l’avait lancée. Elle rapporta bien des milliers de livres à l’heureux impresario. Douglas. Jerrold, pour sa part, empocha la somme triomphale de... dix sept cent cinquante francs; mais il était populaire : son nom, murmuré jusque-là dans quelques officines de la presse inférieure, éclatait