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Boisseaux, musique de M. Deffès, qui a été donné au Théâtre-Lyrique le 30 septembre, est une erreur de M. Carvalho et de tous ceux qui ont pris part à cette mystification. Je n’analyserai pas ce gros vaudeville bâti avec une anecdote de la vie de Lulli, et qui était digne de figurer dans la baraque des fantoccini que fait mouvoir M. Offenbach aux Bouffes-Parisiens. La musique de M. Deffès ne s’élève guère au-dessus du poème qui l’a inspirée, et je n’y ai remarqué que des couplets et un duo : — la bonne histoire que voilà, — au premier acte; à l’acte suivant, un air chanté par Lulli, que Mlle Girard débite avec adresse, et l’intermède instrumental sur un menuet de l’auteur d’Armide, d’Alceste et de vingt opéras qui ont vécu plus que ne vivra l’œuvre de M. Deffès, mieux inspiré toutefois dans deux ou trois opérettes qui l’ont fait connaître, comme la Clé des Champs.

Le Théâtre-Italien a ouvert ses portes le 1er octobre par la Traviata de M. Verdi, que nous connaissons de reste. C’est Mme Penco qui chante la partie de Violetta avec sa belle voix sympathique et pénétrante, et c’est toujours M. Graziani qui joue et chante le rôle du père d’Alfredo absolument comme il le chantait l’année dernière, avec la même voix chaude et vibrante, avec le même point d’orgue qui ne s’use pas, et que le public applaudit toujours avec transport... Le public du Théâtre-Italien! je n’en connais pas de plus débonnaire et de plus facile à contenter. M. Gardoni, qui n’a jamais réussi à Paris, et dont la voix de ténorino grêle, frileuse et vibrottante, manque complètement de charme et de flexibilité, est chargé de représenter Alfredo l’innamorato. Il est permis de craindre que M. Gardoni ne puisse pas suffire aux besoins du répertoire, qui exige plus de variété et de passion que l’artiste n’en possède dans son talent. A la reprise de l’Italiana in Algieri, qui a eu lieu le 8 octobre, M. Gardoni a été plus heureux dans le rôle de Lindoro. Après avoir chanté médiocrement la jolie cavatine : Languir per una bella, ainsi que le duo : Se inclinassi a pr-ender moglie, il s’est relevé dans le trio adorable de Papa tacci, qu’on a fait recommencer. Quelle musique! quelle gaieté du bon Dieu! quelle facilité et quelle jeunesse! Va, va, dirai-je au musicien de l’avenir, qui calcule ses effets un compas à la main, va, studia la mattematica e lascia le donne... o la musica. L’Alboni, avec sa bonne figure et sa magnifique voix, a chanté le rôle d’Isabella comme on ne chante plus guère, hélas! Elle a été fort bien secondée par M. Zucchini, qui est un vrai comédien et un chanteur bouffe de la vieille roche. Donnez-nous des Lettres persanes, et laissez un peu reposer les gros mélodrames de M. Verdi.

Nous avons une nouvelle à annoncer : M. Richard Wagner, le compositeur révolutionnaire de l’Allemagne, l’auteur, pour les paroles et la musique, de deux ou trois légendes historiques, est à Paris. Il vient s’y fixer, assure-t-on, et se propose de faire le siège de l’Opéra pour y faire pénétrer son chef-d’œuvre, le Tannhäuser. Et pourquoi pas? Cela vaudrait bien le Roméo et Juliette qu’on nous a donné dernièrement. Ce serait plus amusant et moins trompeur, comme dit M. Scribe.


P. SCUDO.


V. DE MARS.