Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/129

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qui rappellent les caudicaires de Rome, et dont les prétentions, sinon les droits, se continuèrent après la révolution chez les portefaix d’Avignon et de Marseille. L’administration se servait de leur ministère pour établir un contrôle sur toutes les marchandises. Elle eut, vers le milieu du XVIIIe siècle, une plaisante idée : elle enrégimenta les ramoneurs et leur donna un uniforme ; mais pour cette fois les Parisiens résistèrent et ne voulurent pas, selon l’expression d’un journaliste du temps, introduire la police jusque dans leurs foyers.

Cette tendance de l’ancienne monarchie à prendre la population en tutelle et à la réduire à un rôle passif, afin de n’avoir pas de résistance légale à redouter, n’a fait que s’accroître jusqu’à la révolution, et les premiers pouvoirs d’origine révolutionnaire l’ont soigneusement empruntée à l’ancienne monarchie. Elle est devenue cette machine d’annihilation universelle qui fonctionne au-dessus de nous sous le nom de centralisation, et que tant d’esprits abusés confondent avec l’unité nationale. Seulement l’organisation de la machine a été simplifiée et améliorée. Sous l’ancien régime, on multipliait les corps privilégiés, et le gouvernement central, arbitre de leurs luttes, les laissait exercer en paix tous les droits qui ne pouvaient pas se tourner contre lui-même ; on a depuis supprimé tous les privilèges et remplacé les corporations par une armée de fonctionnaires nomades toujours responsables devant leurs chefs et irresponsables devant leurs administrés. Cette machine est admirable de simplicité et de force. Elle est à la vie d’un peuple ce qu’aurait été à l’intelligence humaine l’art combinatoire rêvé par Raymond Lulle, et dont le but était de remplacer les opérations de l’esprit par un mécanisme. Les modernes ont donc embelli et fortifié la centralisation, mais ils n’ont pas la gloire de l’avoir créée, et le simple citoyen était, sous l’ancien régime, aussi peu de chose qu’aujourd’hui.

Il faut avouer d’ailleurs que ce désir, particulier à l’administration française, d’enrégimenter le plus grand nombre d’administrateurs possible, et d’administrer le plus possible ceux qui n’administrent pas, était puissamment secondé par les nécessités du budget. Depuis que la politique a, comme la chimie, une meilleure nomenclature, nous n’avons que deux ou trois impôts, que nous augmentons dans les besoins de l’état, et quand l’impôt ne rend pas suffisamment, nous avons recours à l’emprunt, ce qui s’appelle, en langue vulgaire, vivre aux dépens de ses héritiers. Nos pères ne connaissaient pas cette belle simplicité ; ils avaient des impôts sans nombre, mal répartis et mal perçus, de sorte que l’enrichissement de l’état ne résultait pas dans une juste proportion des efforts du contribuable.