Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/305

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de Marie-Louise de Savoie, les rapports du roi d’Espagne avec Mme des Ursins avaient pris un caractère obscur, l’active intervention de celle-ci dans le second mariage de ce prince exclut au moins la pensée qu’elle ait pu rêver pour elle-même une situation royale, comme l’en ont accusée ses ennemis. Que l’abbé Alberoni ait transformé la princesse la plus ambitieuse de l’Europe en une bonne Parmesane nourrie de beurre et de fromage [1], et que la prudence habituelle de Mme des Ursins ne l’ait pas défendue contre la grossièreté d’un pareil piège, cela est vrai, bien qu’invraisemblable ; mais il est au moins douteux que la camarera mayor eût encore cette illusion-là en se présentant pour la première fois devant la nouvelle reine à l’entrevue de Quadraque. Sa correspondance des derniers mois de 1714 laisse percer à travers une grande réserve des inquiétudes manifestes, et c’est avec une émotion mal contenue qu’elle rapporte, sans les préciser, les bruits contradictoires qui lui arrivent sur le compte de la princesse. J’inclinerais volontiers à croire qu’elle voulut faire lever au plus vite le doute qui la dévorait, et qu’elle alla peut-être jusqu’à hâter, par une intempestive explication, le coup qui l’attendait. En tout cas, ce coup fut frappé par Elisabeth, à l’instigation d’Alberoni, avec l’assentiment au moins tacite du monarque, qui n’avait rien à refuser à la femme dont l’arrivée venait terminer le long supplice de sa continence.

Saint-Simon a imprimé au fond de toutes les mémoires le récit de cette terrible nuit du 24 décembre 1714, et il n’y a pas à citer un épisode que chacun sait par cœur. Qui ne s’est représenté la princesse des Ursins sortant de chez la reine en grand habit de cour, emballée soudain dans une voiture, sans vêtement, sans linge, sans argent, pour être conduite, par un froid tel que le cocher en eut une main gelée, à travers les montagnes où les chemins avaient disparu sous la neige, vers une destination inconnue ? Qui ne s’est figuré la faim venant ajouter d’autres tortures à celles du long cauchemar sous lequel se débattait cette infortunée dans les plus poignantes angoisses de l’incertitude, de l’étonnement et de l’humiliation ? Telle fut pourtant la fin réservée à la femme qui avait inscrit son nom parmi ceux des fondateurs d’une dynastie et des libérateurs d’un grand royaume !

Il restait à Mme des Ursins un supplice encore plus cruel à épuiser : il fallait continuer de vivre au fond de l’abîme où elle était tombée si vite et de si haut, il fallait surtout porter sans fléchir le poids si

  1. « Questo abbate pur freddamente, e come a mezza voce la nominò, aggiugnendo per altro, ch’ella era una buona Lombarda, impastata da buttero et fromagio picentino, elevata alla casalingua, ed avezza di non sentira di altro parlare che di mertelli ricami e tele. » Memorie istoriche di Poggiali, p. 279.