Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/325

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vivant à cause de la mort de Locke, Leibnitz le suit pas à pas, et que chaque chapitre est un dialogue écrit en français, où Philarète analyse et résume la doctrine de l’original anglais dans le chapitre correspondant, tandis que Théophile la développe, la complète, et plus souvent la redresse en ayant à peine l’air de la réfuter. L’ouvrage fait donc bien connaître Locke et Leibnitz ensemble ; mais, quoique la lecture en soit facile et même agréable, nous dirons à ceux que le seul mot de métaphysique épouvante que les vingt pages de l’avant-propos forment à elles seules un excellent morceau de philosophie qu’il suffît d’avoir lu pour connaître la plus forte, la plus importante critique qu’on puisse à mon avis diriger contre l’Essai sur l’Entendement humain, et je me permets d’autant plus de la recommander que, dans les plus récentes apologies de Locke, je n’ai pas vu qu’aucun écrivain anglais en ait détruit la force ou même remarqué la gravité.

Ce n’est pas qu’il n’y ait à profiter dans ces apologies, et tout au moins nous semble-t-il que les auteurs ont eu raison d’en appeler des jugemens superficiellement dédaigneux qu’un certain monde a mis à la mode quand il s’agit de ce qu’admiraient Addison et Voltaire. Locke n’a pas plus échappé que Bacon à cette méthode d’impertinent persiflage dont le comte de Maistre a donné les premiers exemples. En Angleterre, Locke est traité avec plus de respect, même par ses adversaires. Son autorité a sans doute baissé, encore est-ce surtout du fait des Écossais ; mais on passerait pour extravagant, si l’on ne parlait avec une haute estime de l’Essai sur l’Entendement humain, et il n’y a pas encore beaucoup d’années, un des juges les plus habiles et les plus écoutés, sir James Mackintosh, mesurant avec sagesse l’éloge et la critique, déterminant avec sagacité l’objet et la méthode de Locke, a pu dire avec l’approbation de tous que dans le monde de l’âme, où les découvertes sont rares, où le plus grand service que puisse probablement rendre la science est de redresser la marche de l’esprit humain, son mérite était sans rival. Je citerais encore l’opinion de M. Austin, s’il ne pouvait être regardé comme un disciple de Locke ; mais il serait incontestablement le premier de tous ceux à qui l’on peut encore donner ce titre. Remarquons surtout les apologistes que Locke a trouvés en dehors de son école proprement dite. Aux louanges de parti, ils ont substitué des éloges plus restreints, mais mieux motivés. Ils ont cru mieux servir sa réputation en lui retirant quelques-uns des titres suspects sur lesquels elle avait été longtemps fondée. Des écrivains distingués, Dugald Stewart, M. Hallam, M. Henri Rogers, j’ajouterai M. Tagart, quoique lockiste déclaré, ont à l’envi soutenu qu’à tort Locke avait été tour à tour loué ou accusé d’être le père du