Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/371

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a intérêt à cacher ; mais, soit que son sommeil enfiévré par ces perplexités l’eût trahi, soit que le sentiment populaire eût deviné ces perplexités et l’inévitable dénoûment, Geffrard recevait de tous côtés avis de prendre garde, et cet avis, chose à noter, lui venait surtout d’en bas, tantôt par une servante ou la commère d’une servante du palais, tantôt par un soldat qui s’y était trouvé de faction. D’autres fois c’était une révélation indirecte que des gens du peuple lui envoyaient, comme par hasard, au passage, sous le couvert de ces conversations métaphoriques où un proverbe sert de demande, un apologue, de réponse, un silence de conclusion, et le fameux hunh ! hunh ! national de toutes ces choses à la fois. À chaque avertissement, Geffrard se rendait sans affectation au palais, dans la double pensée de désarmer les défiances impériales, ou tout au moins de les surveiller ; mais Soulouque continuait de lui faire l’accueil habituel, tout plein de bienveillance, de bonhomie familière. Était-ce de la part du monarque dissimulation raffinée ? Était-ce l’expression naïve de cette impartialité nègre qui fait si équitablement marcher de front la rancune politique et l’affection privée, — l’adieu tacite et compatissant de l’ami à l’ami que les influences célestes condamnaient à conspirer, c’est-à-dire à mourir ? Quiconque a pris la peine d’étudier Soulouque admettra simultanément les deux explications.

Voici, par exemple, à quels termes en étaient encore Soulouque et Geffrard à l’une des dernières visites de celui-ci, lorsqu’était définitivement engagée cette silencieuse partie où ils mettaient pour enjeu l’un sa couronne, l’autre sa tête. Geffrard trouve le monarque empilant des quadruples, et le félicite de pouvoir se livrer à cette agréable occupation. « Vous voudriez bien en tâter aussi, n’est-ce pas ? lui dit en riant Soulouque. — D’autant plus volontiers, répond sur le même ton Geffrard, que je marie tel jour une de mes filles et que j’aurai l’humiliation de ne pouvoir la doter [1]. — Eh bien ! ma commère, je vous donne cela si vous êtes de force à le prendre. » Et Soulouque lui tendait son poing hermétiquement fermé sur un rouleau d’or. Geffrard manœuvra si bien qu’il força sa majesté à lâcher prise. Soulouque avait évidemment ici l’intention de faire une gracieuseté à Geffrard ; mais l’empereur nègre n’était pas homme à laisser passer inaperçu un présage, et je gagerais qu’il se demanda si la main qui lui desserrait si bien le poing n’en ferait pas tomber le sceptre, — un sceptre qui n’a rien de métaphorique : on l’avait fabriqué à Paris. Toujours est-il qu’à partir de ce moment

  1. Geffrard a su en effet rester pauvre, bien qu’il n’eût tenu qu’à lui de prendre un large part à la fameuse curée des fournitures.