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membres les plus actifs, le capitaine Aimé Legros, à Port-au-Prince, en quête d’un chef du mouvement. Legros fit ses premières ouvertures à un général dont les antécédens semblaient offrir quelques garanties, mais qui refusa avec effroi, et qu’on a même soupçonné d’avoir donné l’éveil à Soulouque. Le général Jean-Paul, à qui furent ensuite transmises les propositions des conspirateurs, s’excusa sur son peu d’influence militaire, et ce ne fut qu’en troisième lieu que Legros s’adressa à Geffrard. Celui-ci, qui n’avait guère à choisir qu’entre le pouvoir, la fuite ou la mort, accepta le pouvoir. Il se concerta, par l’intermédiaire de son gendre, M. Madiou [1], avec le comité des Gonaïves, qui, peu après, lui expédia un canot monté par un des initiés, nommé Roumain, lequel était censé venir chercher un médecin à Port-au-Prince. Un officier de police, à qui l’on avait donné cette explication, signifia imprudemment aux bateliers qu’on ne laisserait partir ce médecin, quel qu’il fût, qu’avec un passeport. Roumain fit son profit de l’avertissement, et pendant que les agens de Vil-Lubin surveillaient le canot en question, que personne ne vint naturellement rejoindre, un ami de Geffrard, M. Charles Haentjens [2], qu’on n’hésita pas à mettre dans la confidence, se chargea de trouver un autre canot. Tout ceci se passait de nuit, ce qui facilitait la liberté des allées et venues.

Après d’infructueuses recherches, M. Haentjens dut à son tour se confier à un cabaretier du port, homme de couleur de la Guadeloupe, et par conséquent Français. Jean Bart, c’était son nom, réussit à décider sur l’heure d’autres bateliers, sous prétexte d’un rendez-vous de chasse que des bourgeois de la ville avaient pour le lendemain matin à l’Arcahaye, et Geffrard put enfin s’embarquer avec son fils, Roumain et Jean Bart. Lorsqu’on fut au large, il releva les ailes de son chapeau, et le canot faillit chavirer sous les trépignemens enthousiastes des mariniers qui venaient de reconnaître le chai généal.

À Saint-Marc, par où le mouvement devait commencer, Geffrard n’aperçoit pas les signaux convenus. Il n’y débarque prudemment qu’à la nuit close, s’abouche avec un deuxième Français, nommé Clesca, établi depuis longues années dans le pays, le charge de nouvelles instructions pour le capitaine Legros, qui courait les mornes du voisinage en quête de partisans, reprend la mer et arrive dans l’après-midi du lendemain à une lieue des Gonaïves, au Carénage, où Legros l’attendait avec des chevaux. Geffrard entrait

  1. Le frère de l’historien que nous ayons eu l’occasion de faire connaître aux lecteurs de la Revue.
  2. M. Haentjens est un écrivain de mérite, qui public en ce moment dans un journal de Port-au-Prince un très intéressant Voyage aux États-Unis.