Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/385

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« Où est la garde ? faites marcher la garde ! » s’était écrié Soulouque après le premier moment de stupeur. On revint bientôt lui dire que la garde refusait de marcher, et alors, dans un trouble explicable, mais sans hésiter, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde, il reprit : « Allez dire au général Geffrard de m’envoyer une garde ! » Qu’on ne voie pas là l’égarement de la peur. En réclamant d’emblée, du même ton qu’il eût mis à revendiquer un droit acquis et incontesté, la protection de l’homme dont, en logique européenne, il devait le plus suspecter la bienveillance, d’un homme dont il avait emprisonné et dont il allait faire égorger la femme et les enfans, Soulouque obéissait à un sentiment parfaitement raisonné, et qui faisait presque autant d’honneur à l’équité africaine du monarque qu’à la proverbiale générosité de son antagoniste. Puisque décidément Mme Geffrard et ses enfans vivaient, les choses demeuraient sur l’ancien pied, c’est-à-dire que Geffrard continuait de rester, selon l’expression espagnole, débiteur d’une vie envers l’homme qui l’avait acquitté douze ans auparavant, et celui-ci présentait avec confiance sa facture.

Cette confiance ne fut pas trompée. Geffrard, sans même laisser achever l’envoyé du monarque, prit l’engagement de protéger la personne de celui-ci, se bornant à exiger une abdication signée, exigence qui, dans la situation respective des deux parties, pouvait à la rigueur passer pour une politesse. « Ba-moé (donnez-moi) plume moé ! » dit tout uniment Faustin, dont l’impatience de signer ne put être satisfaite qu’une heure après, au consulat de France, et que cette réponse trouva en pleins préparatifs de déménagement, au milieu de coffres qu’il aidait lui-même à remplir par brassées de tous les objets qui lui tombaient sous la main.


V

Si l’on a bien voulu suivre jadis avec nous la longue série des gradations par lesquelles le bon, l’humble, le timide commensal des antichambres de Boyer était devenu l’implacable Faustin Ier, la fatalité couronnée d’un peuple, en se transfigurant du tout au tout à chacun des nombreux échelons de cette métempsycose visible qui commence à Jocrisse et finit à Tibère, on aura compris que l’ex-empereur, comme Toussaint, comme Christophe, comme neuf nègres