Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/425

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tuellement sur son doigt un perroquet criard et s’évanouissant à la vue d’une souris ou d’une araignée, en un mot le type complet d’une petite-maîtresse, telle que la comprenaient les demoiselles de province en l’année 1810.

Ce portrait ne ressemblait guère à la personne qui venait de passer devant moi. Grande, svelte, elle avait une démarche calme et pleine de dignité. J’avais eu à peine le temps d’entrevoir la figure, le vent rejetait sur ses épaules de longues grappes de cheveux blonds ; les plis de sa robe, d’une étoffe légère et presque blanche, flottaient derrière elle et l’entouraient comme un nuage transparent ; une ombrelle d’une couleur tendre, qui l’abritait contre les rayons du soleil, jetait sur son visage une sorte d’auréole. Rappelez-vous que j’en étais à mon premier jour de civilisation, que je sortais d’une ruine perdue dans la solitude des landes, que j’avais appris à lire dans les plus fades romans, et ne vous étonnez pas de l’espèce d’admiration superstitieuse dans laquelle je fus un moment plongé. Je me crus en présence d’une déesse ; pardonnez-moi cette expression qui était à peine ridicule à cette époque.

Bientôt revenu au sentiment de la réalité, j’attendis qu’elle repassât devant moi pour lui présenter mes excuses ; mais ce fut en vain : elle était retournée au château par un autre chemin, et je restai sur mon banc, honteux de moi-même et commençant à trouver que mes caravanes prenaient une mauvaise tournure. Je fus tiré de mes maussades rêveries par un grand bruit qui se fit dans la cour du château, et je vis entrer dans le jardin plusieurs messieurs ; quelques-uns d’entre eux étaient en uniforme. Je regrettai d’avoir à me présenter à mon parent au milieu de ces personnages dont la présence devait redoubler ma timidité. Je me levai cependant, et m’approchai d’un groupe où j’espérais trouver le comte d’Asparens. Ces messieurs, en me voyant approcher, commencèrent à me regarder avec attention, et mon costume du directoire produisit son inévitable effet ; un sourire de bonne compagnie erra sur toutes les lèvres. Un de ces messieurs se détacha du groupe : c’était un homme de cinquante ans, vêtu comme il convenait à son âge, et qui portait sur le revers de son frac noir le ruban de la Légion d’honneur. Ma confusion redoubla, quand je reconnus en lui mon vainqueur de la veille, le banquier du baccarat, celui qu’on appelait monsieur le comte dans l’auberge de Crève-Cœur. Il parut me reconnaître aussi, et ce fut avec un peu de brusquerie qu’il me demanda ce que je désirais.

— Je suis le chevalier Léandre de Mombalère, répondis-je avec emphase.

Ce nom de Léandre allait si bien à mon costume que le sourire