Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/460

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Crimée, le souvenir en est récent, et l’on s’en appuie. Où rencontra-t-on l’ennemi ? À l’Alma, après quelques jours de marche. Non-seulement les armées combinées n’éprouvèrent point d’obstacle dans leur débarquement ; mais on leur laissa tout le temps nécessaire pour se bien former, débarquer leurs chevaux, leurs bagages, leurs canons, et se présenter au combat dans la pleine possession de leurs forces. Il n’y a donc point de comparaison possible entre ces expéditions où la mer et le rivage restent libres et celles où l’une et l’autre seraient défendus, entre des pays qui renoncent à la résistance et ceux où elle s’organiserait sur tous les points avec une abondance de ressources et une énergie de volonté que les plus prévenus sont obligés de reconnaître.

De tout ce qui précède, je ne veux tirer qu’une conclusion : c’est que tous ces services que l’on demande depuis quelques années à la marine, ces essais vers lesquels on la pousse, ces opérations mixtes où elle se résigne au rôle de subordonnée, se rattachent à une période de transition où la mer n’est point disputée. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, cette trêve cessait et qu’une guerre maritime vint à éclater, d’autres soins devraient prévaloir. Ce ne serait plus impunément qu’on disperserait ses efforts. Sans renoncer à l’esprit d’innovation, il faudrait savoir le contenir dans des limites prudentes, de peur que la force que l’on cherche ne nuisît à celle que l’on a. Le sort d’un pays ne peut pas être joué sur une hypothèse. Sans doute il y aurait encore une place pour les batteries flottantes, les canonnières, les frégates à cuirasse, les unes éprouvées, les autres à éprouver ; mais ces accessoires de la flotte s’effaceraient nécessairement devant son élément fondamental, ses solides et véritables instrumens de combat. Il s’agirait alors d’y concentrer ses ressources, d’en accroître le nombre et la puissance, de les diriger sur l’ennemi pour vider résolument la querelle et soutenir l’honneur de notre pavillon.


II

L’instrument de combat en marine, c’était autrefois le vaisseau de ligne à voile ; c’est aujourd’hui le vaisseau de ligne à hélice, avec les frégates qui s’en rapprochent par le nombre de leurs canons. Encore la frégate n’avait-elle, dans les engagemens passés, qu’une importance secondaire : à Aboukir, on cite par exception la Sérieuse comme ayant essuyé les bordées de deux vaisseaux avant d’aller s’échouer sur la plage. Ces noms de vaisseau et de frégate n’ont d’ailleurs rien que de relatif. On rappelait dernièrement en Angleterre que le Victory, vaisseau de soixante-douze monté par Nelson, ne représenterait de nos jours qu’une frégate de troisième