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la mécanique rationnelle avant de connaître les méthodes les plus simples du calcul. Les idées philosophiques étant d’une nature plus générale et plus compréhensive que toutes les autres, on ne voit point pourquoi l’on refuserait de discipliner son esprit pour se préparer à les recevoir et à les combiner entre elles.

L’importance de la publication de M. Véra n’a pas besoin d’être démontrée aux amis de la philosophie. La pensée de Hegel a été si souvent défigurée en Allemagne par ses prétendus successeurs, sa doctrine est un tel événement dans l’histoire de l’esprit humain, que nous devons rendre grâce à quiconque essaie de la faire connaître dans sa sincérité et sa véritable expression. La place de Hegel au milieu des grands noms de la philosophie est une place à part : son nom trouble et inquiète les esprits les plus éclairés. On ne peut songer un instant à compter parmi les matérialistes le fondateur de la philosophie spéculative ; on ne peut davantage le ranger parmi ceux qui font rentrer toutes choses dans l’abîme de l’individualité humaine. Son audacieuse pensée a en effet embrassé à la fois les deux termes du problème de la philosophie ; il les a réconciliés en montrant que, bien que contradictoires, ils étaient corrélatifs et s’engendraient mutuellement, que l’un et le divers, le fini et l’infini, l’être et le non être, la liberté et la fatalité, ne peuvent être conçus séparément et s’expliquent l’un par l’autre. Là est la vraie grandeur de la philosophie hégélienne : elle heurte d’abord notre pensée, enlacée dans les formes imparfaites du langage ; mais quand, remontant aux idées elles-mêmes, nous sommes parvenus à les pénétrer, nous en saisissons peu à peu les accords, nous les voyons se former, se dédoubler, nous en suivons la hiérarchie. Hegel nous apprend comment les unes sont comprises dans les autres et se pénètrent mutuellement : c’est quelque chose de pareil aux sphères idéales sur lesquelles les astronomes supposaient jadis que les astres exécutaient leurs rotations, et qui s’entrecoupaient les unes les autres. Cette partie de la logique de Hegel est une tentative philosophique toute nouvelle : Platon et d’autres idéalistes ont eu sur la nature même des idées, des intuitions aussi profondes que Hegel ; mais qui avait, avant lui, établi ce qu’on pourrait nommer la génération des idées ? qui en avait avec une telle rigueur établi la filiation ? Dans une heure peu propice à la philosophie, on est allé jusqu’à en supprimer le nom dans nos collèges ; les classes correspondantes portent aujourd’hui le nom de classes de logique. Que ceux qui professent cette science se consolent en lisant l’ouvrage de Hegel : ils y verront que la logique, comprise ainsi qu’il le fait, étant la science de l’idée, est la philosophie tout entière. Les deux parties qui doivent suivre la Logique, la Philosophie de l’esprit et la Philosophie de la nature, n’en sont que des applications. Espérons que M. Véra nous les fera bientôt connaître. Les honorables sympathies qui ont entouré son œuvre en Angleterre doivent l’y encourager, et nous ne doutons pas qu’elle ne rencontre le même accueil en France, son ancien pays d’adoption.

A. Laugel.

V. de Mars.