Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/535

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pourquoi surtout vous m’avez querellé aussitôt que vous avez daigné causer avec moi ?

— Eh ! précisément parce que mon amitié vous était tout acquise dès les premiers jours… Le vieux notaire du pays disait tant de mal de vous ! et j’enrageais de voir que vous en méritiez bien la moitié !

Berthe n’était timide que devant un piano. En face d’un jeune homme au menton duquel elle touchait par le front, elle avait toute son assurance. Elle parla de la sotte vie que menait M. d’Auberive avec une véhémence pleine de feu, mêlant la réprimande au conseil et la raillerie à la prière. — Où cela le conduirait-il de marcher toujours dans la même voie ? La ruine était bien quelque chose ; d’ailleurs le ridicule était au bout, et c’était pis. N’avait-il pas honte de manger en parties de plaisir ennuyeuses le bien amassé par ses pères et de traîner dans mille sottises un nom qui avait eu de l’éclat ? Il ne l’avait pas encore compromis, grâce à Dieu et à un reste de bon sens ; mais qui oserait répondre de l’avenir ? Si les temps n’étaient plus où il pouvait porter la robe fourrée d’hermine du conseiller ou la cotte de mailles de l’homme d’armes, il y avait encore dix carrières où son intelligence trouverait librement à se mouvoir. Le fusil d’un soldat valait mieux que la cravache d’un dandy. La première loi du siècle était le travail ; y manquer, c’était déserter. Que les femmes fussent condamnées, dans une certaine mesure, à rester oisives, c’était un malheur ; mais un homme ! Que parlait-il d’habitude ? la volonté vient à bout de tout ; l’effort est presque déjà la guérison. N’était-il pas las, à trente ans, d’user ses bottes sur l’asphalte du boulevard et de compter les arbres du bois de Boulogne dans mille courses mille fois renouvelées ? Elle estimait qu’un homme qui pouvait trouver son contentement dans une existence si plate n’était ni digne d’une affection sérieuse, ni capable d’en ressentir aucune.

— Bon ! frappez toujours, mon petit philosophe ! dit Francis.

— Prouvez-moi que j’ai tort, et ma philosophie se taira, répliqua Berthe.

M. d’Auberive changea tout à coup de visage et de ton, — Merci, reprit-il en serrant fortement la main de Berthe ; vous êtes la première personne qui, par sa colère et sa généreuse indignation, m’ait donné la pensée que je valais quelque chose.

Une petite paysanne vint à passer et leur présenta un bouquet de violettes. M. d’Auberive l’offrit à Berthe. — Acceptez-le, dit-il d’une voix grave ; ce sera entre nous le gage de la réconciliation.

— Et de la réforme ? ajouta Berthe.

Francis soupira. — J’essaierai, reprit-il.