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rilleuses que lucratives, leur procurèrent tout à la fois la fortune, l’expérience de la guerre et la science de la navigation. Quand Hydra déploya l’étendard de la révolte, dont Spezzia, sa voisine, avait donné le premier signal, toute sa marine marchande put se transformer comme par enchantement en une marine militaire véritablement éprouvée.

En s’associant à l’œuvre de l’émancipation hellénique, les Hydriotes firent avant tout preuve de désintéressement. Ils n’avaient en effet à déplorer pour eux-mêmes aucune des calamités dont les Turcs accablaient les Grecs du continent. Ils jouissaient d’une sécurité et d’une liberté complètes; la domination du grand-seigneur se faisait uniquement sentir à eux par le modique tribut que le capitan-pacha venait chaque année recueillir dans leur port, et par le petit contingent de matelots qu’ils étaient tenus d’envoyer à Constantinople. Hydra avait grandi sous les lois qu’elle s’était seule données; son gouvernement, sorte de régime aristocratique, consistait en une assemblée de primats recrutés parmi les armateurs les plus nobles et les plus opulens, tels que les Condouriottis, les Tombazis, les Miaoulis, qui se trouvaient de temps immémorial à la tête de la chose publique. Ce conseil nommait les magistrats subalternes, et dans les circonstances graves il prenait l’avis des pilotes les plus vieux et les plus expérimentés. Les primats étaient désignés sous le nom de nykokyires, d’un mot grec qui signifie propriétaire [1]. Ils possédaient en effet tous les bâtimens de la marine hydriote, et ils en confiaient le commandement à des capitaines qui avaient, ainsi que tous les hommes de leurs équipages, à des degrés divers, une part dans les bénéfices de leurs entreprises commerciales. Il existait de cette façon entre le peuple et ses gouvernans une communauté d’intérêts et une solidarité qui contribuaient puissamment à la prospérité publique.

Une fois résolus à s’opposer aux succès que la Porte, vaincue de toutes parts sur le continent, se flattait de remporter sur mer, les armateurs d’Hydra ne se contentèrent pas de mettre au service de la patrie leurs navires et leurs matelots, ils voulurent subvenir de leurs propres deniers aux énormes frais de la guerre qui se préparait. Au sortir du conseil où l’on venait de décider une première expédition, Lazare Condouriottis harangua ainsi le peuple: «Je m’estime heureux aujourd’hui de sacrifier à l’indépendance de mon pays les richesses que j’ai amassées depuis trente ans. Tous les primats d’Hydra partagent ce sentiment; mais s’ils viennent à reculer devant la perte de leurs biens, ne vous découragez pas; je suis en

  1. Tricoupi, Histoire de l’Insurrection des Grecs.