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visage dans un ruisseau qui, comme nous, s’en allait vers la plage, sautillant leste et clair au creux du ravin.


III.

La religion est toujours plus ou moins mêlée aux fêtes de Nukahiva, mais le culte ne donne lieu à aucune pratique régulière en dehors des réunions destinées à conjurer la colère d’un dieu ou à obtenir ses faveurs. Cette religion, singulièrement mélangée de panthéisme, n’est d’ailleurs fondée sur aucun des grands principes qui élèvent et ennoblissent l’âme, le mal et le bien n’existant pour les indigènes qu’en ce qui touche leur intérêt personnel. Le nombre des dieux ou atuas nukahiviens est considérable. Les divinités supérieures président aux élémens, celles d’un rang secondaire hantent les montagnes, les vallées, les bois et les ruisseaux. La paix et la guerre ont chacune leur atua, de même que le tatouage, les chansons et les danses, la pirogue et la case ont aussi le leur. A ces esprits il faut ajouter encore une classe d’atuas qui n’est pas la moins redoutée : elle se recrute de ceux que leur courage ou leur force musculaire a de leur vivant élevés au-dessus du vulgaire, et surtout de prêtres imposteurs et ingénieux dans leurs jongleries. Chacune de ces divinités, qui ont plus d’un rapport avec celles de la mythologie, depuis le Jupiter tonnant jusqu’au lare ou pénate le plus infime, est honorée en raison de la terreur qu’elle inspire; la douceur et la débonnaireté paraissent en général des titres fort médiocres au respect et à la vénération.

Les indigènes croient à l’immortalité de l’âme, sans néanmoins admettre ce dogme d’une façon absolue; ils croient à une autre vie, mais le juste n’attend aucune récompense, le méchant ne redoute aucun châtiment après la mort. Leurs actions mauvaises sont punies ici-bas : ce sont choses trop mesquines, disent-ils, pour occuper plus tard l’attention des dieux. Ils croient non-seulement à leur âme, mais encore à celle de tous les êtres et de toutes les choses. Quand une âme quitte ce monde, elle est escortée de l’âme des ustensiles qui lui ont appartenu, de l’âme des présens qui lui ont été offerts durant les funérailles. Scarron avait deviné le royaume des ombres tel qu’on le comprend à Nukahiva. Le ciel et l’enfer, dans la croyance des canaques, ne sont que des mondes différens plus heureux que celui-ci. Le ciel est habité par des dieux du premier ordre, par les femmes qui meurent en couche, par les guerriers tombés sur le champ de bataille, par les suicidés, et surtout par la classe aristocratique des chefs. Dans ce lieu abondamment pourvu