Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/651

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leurs voix. Se rendre compte de ces sensations, traduire les sons en paroles, devient un besoin pour chacun, et, quoi qu’en dise le musicien de profession, qu’un tel abus met hors de lui, en dépit des banales colères du critique routinier, vous vous sentez au cœur je ne sais quel désir immodéré d’aller au fond de ces ivresses délirantes et de ces titaniques désespoirs [1]. » J’ai cité ces lignes parce qu’elles constatent une fois de plus un fait sur lequel d’ailleurs tous les bons esprits sont d’accord, à savoir que le plus grand musicien reconnu jusqu’ici, Beethoven, en composant ses symphonies, est arrivé à produire des effets en dehors du domaine de la musique. Or, si Beethoven se propose des problèmes psychologiques, qui empêche que d’autres n’abordent carrément l’histoire? Ne rions pas de ces généreuses tentatives, car autant vaudrait nier Weber et Rossini, celui-là si vigoureusement enflammé des colères patriotiques de 1813, et dont le romantisme respire je ne sais quelle sauvage haine de la France; celui-ci le sage et l’heureux du siècle, le musicien par excellence des heureux jours de la restauration.

Et cependant, à cette idée que la musique doit être de son temps, n’y aurait-il pas aussi de très curieuses objections à faire? En ce sens, un ingénieux esthéticien, cherchant à définir dans un intéressant ouvrage les limites de la musique et de la poésie, se demandait dernièrement en quoi par exemple un Sébastien Bach pouvait représenter le siècle de Louis XV et de Voltaire, et quels rapports ont pu exister entre la société qu’a peinte Hogarth et l’œuvre d’un Handel. Or ceci mérite éclaircissement, et tout en admettant que la musique se soit maintes fois trouvée en parfait désaccord avec l’esprit du temps, il suffit d’étudier un seul instant la cause de ce désaccord pour demeurer convaincu que s’il a dû en effet exister dans le passé, il ne saurait avoir désormais de raison d’être ni dans le présent ni dans l’avenir. La musique n’est point, comme la poésie, un art dont le secret se révèle à nous dès le berceau; elle a au contraire, de même que l’architecture, la statuaire et la peinture, un côté technique qui veut être étudié avec efforts, laborieusement approfondi. On sait quel merveilleux héritage l’ancien monde, en s’écroulant, livra aux temps nouveaux, et tout ce qu’à un jour donné eurent à recueillir dans ses immortels débris l’architecture, la statuaire et la peinture. Il n’en fut point de même pour la musique, art d’origine toute moderne, et qui, n’empruntant rien aux Grecs, rien aux Romains, dut accomplir dans le présent les diverses périodes de développement et de transformation que les autres arts avaient traversées dans le passé. Née seulement d’hier, il lui fallut,

  1. Julien Schmidt, Histoire nationale de la Littérature allemande, t. II, p. 410.