Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/664

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romantique; les Huguenots, si l’on s’en souvient, arrivèrent au moment où les polémiques religieuses allaient renaître, et ce fut au lendemain des journées de février, au milieu de la tourmente révolutionnaire, qu’on vit se lever le Prophète avec ses bandes d’anabaptistes prêchant le communisme aux populations égarées, et venant offrir au présent bouleversé de fond en comble le sombre et prophétique tableau des révolutions sociales du XVIe siècle. Γνῶθι σεαυτὸν (Gnôthi seauton), disait Socrate. Meyerbeer est un esprit trop sensé, trop réfléchi, trop éminemment philosophique et critique pour ne pas avoir mis ce précepte en pratique. Aussi va-t-il se perfectionnant de ce côté dans chacun de ses ouvrages, à ce point qu’avec le Prophète il semble avoir atteint à l’absolue connaissance de lui-même. S’il lui est arrivé jadis, aux temps du Crociato et même de Robert le Diable, de coqueter avec la mélodie italienne, il sait désormais que ces vanités-là ne sont point son affaire, et qu’à ce jeu banal de l’inspiration courante et du style facile, un maître tel que lui courrait risque d’être battu par le premier improvisateur venu de Bergame ou de Padoue. En revanche, il sait aussi quels coups il peut frapper, et de quelles créations, de quels effets il est capable, soit qu’il s’attache au symbolisme de l’histoire, comme dans le Prophète, soit que, comme dans le Camp de Silésie, il n’en veuille qu’à ses réalités.

C’est encore sous l’influence d’une idée, c’est en présence des appels adressés au vieil esprit de la Prusse par le roi Frédéric-Guillaume IV, que le Camp de Silésie fut écrit. Cette œuvre toute frémissante d’enthousiasme national inaugura dignement la nouvelle salle de l’Opéra, laquelle s’était élevée comme par magie des ruines de l’ancien théâtre, construit par le grand Frédéric et devenu en une nuit la proie de l’incendie. Ce temple des Muses se dressait calme et superbe, depuis tantôt un siècle, comme un palladium de l’art, vis-à-vis de l’Arsenal, ce palladium de la monarchie, de sorte que des deux hauteurs Apollon et son frère Mars pouvaient se contempler sans cesse, et que les chastes Muses ne perdaient pas de vue un seul instant l’austère Bellone. Ainsi l’avait voulu Frédéric II; la guerre l’ayant fait grand, il fallut que partout dans sa capitale la gloire militaire occupât le premier rang. Je m’explique ainsi pourquoi la statue équestre de Frédéric figure sur cette place, terrain d’ailleurs fort incommode à tous les autres points de vue, et d’où l’œil, quoi qu’il fasse, ne peut saisir l’ensemble de l’œuvre de Rauch, conçue, — cavalier, cheval et piédestal, — dans des proportions tellement colossales, qu’elle n’aurait pas trop du vaste espace du Champ-de-Mars à Paris pour se développer librement. Sur cette place s’élève isolée la salle de l’Opéra, dominant tout un groupe